7. Notre cerveau, si performant et si fragile
Avant tout, parce que c’est grâce à votre cerveau que vous lisez ces lignes, autant lui faire plaisir en lui passant de la pommade, ce qui fait pénétrer les idées : non, nous n’utilisons pas que de l’ordre de 10 % des capacités de notre cerveau. Il vaudrait mieux dire que nous connaissons moins de 10 % de ce que le cerveau fait. La Nature, toujours économe, n’a certainement pas laissé en roue libre énergétique cet organe qui consomme 20 % de notre énergie quotidienne. D’ailleurs, les études actuelles montrent que toutes les zones du cerveau sont sollicitées pour traiter les activités qui nous permettent de vivre. Il est possible qu’un nombre de neurones élevé soit un moyen d’économie d’énergie pour éviter la « surchauffe » calorique ou l’« intoxication » chimique. Par ailleurs, les neurones non stimulés dégénèrent rapidement, c’est pourquoi tous les neurones sont mobilisés régulièrement. Prenez conscience de toutes les fois où votre cerveau vous oriente vers des tâches simples, plutôt que de traiter les tâches pourtant importantes et prioritaires qui vous demandent un effort intellectuel. Fort de ce constat, vous le soupçonnez d’être paresseux ; ne le vexez pas, il est tout simplement économe. Toutes les parties du cerveau ne fonctionnent pas avec la même efficacité énergétique : le cortex que l’on mobilise pour la réflexion se dépense et se fatigue beaucoup plus vite que l’hypothalamus et l’amygdale[1] qui ont la charge d’automatismes.
Pour s’atteler aux tâches qui demandent un effort, le cerveau arbitre entre trois systèmes principaux :
- le raisonnement conscient qui mobilise la volonté et la planification à long terme, sous le contrôle du cortex préfrontal; c’est un processus coûteux en énergie.
- la motivation stimulée par l’anticipation d’un plaisir, d’un gain ou de l’évitement d’une punition; c’est le rôle du circuit de la récompense.
- l’automatisation et les routines. L’action s’exécute sous le contrôle de la mémoire procédurale; le coût énergétique cognitif est alors minimal.
Vous, vous reconnaissez ? Cette méchante propension à préférer l’ordre établi, à faire toujours la même chose, à éviter l’effort de la nouveauté et de la prise de risque qui demandent davantage de volonté et d’énergie ?
Un cerveau, c’est plus de 86 milliards de neurones dont 15 milliards dans le cortex et de 1 000 à 10 000 connexions (synapses) par neurone pour piloter notre existence. Par ses performances, le cerveau est aussi une source d’inspiration pour nos ordinateurs. Les machines atteignent maintenant une vitesse de pensée d’un exaflop (un milliard de milliards d’opérations par seconde) pour le supercalculateur Frontier, sans parler du Fugaku 415-PFLOPS son concurrent japonais créé en juin 2019. Si leur performance de calcul progresse, leur consommation avoisine les 20 à 100 millions de watts[2] ce qui n’a rien à voir avec les 10 à 20 Watts de notre cerveau de 1,3 kg. Notre mémoire qui est à base d’ADN est aussi beaucoup plus performante que celle des ordinateurs. C’est pourquoi une voie de recherche à la fois inquiétante et prometteuse est déjà lancée : assembler de vrais neurones en les cultivant pour réaliser des organoïdes intelligents.
« La mauvaise nouvelle, c’est que plus nous comprenons le fonctionnement du cerveau, plus l’intelligence artificielle intègre ses caractéristiques (réseaux neuronaux, intuition, émotions…), tout reste à inventer pour garder le pouvoir ». Sophia

Figure 45 : Le cerveau consomme l’équivalent d’énergie d’une ampoule de 20 Watts en continu. Euréka !
De leur côté les neurosciences nous permettent de mieux comprendre le fonctionnement de notre cerveau, une occasion de mieux nous connaître.
7.1 Un peu d’histoire
Chez les animaux, les premières structures cérébrales (amas de cellules) sont apparues il y a plus de 500 millions d’années. Les fonctions qui se sont consolidées par la suite comprenaient les compétences de recherche alimentaire, la respiration, la régulation du rythme cardiaque, l’équilibre, les mouvements moteurs… De cette première évolution, le cerveau humain a conservé une partie postérieure appelée cerveau reptilien qui assure l’homéostasie de nos fonctions physiologiques et certaines fonctions fondamentales du comportement. C’est un système qui regroupe certainement la plupart de nos instincts de survie. Il y a environ 250 millions d’années est ensuite apparu le système limbique qui regroupe l’hippocampe et les amygdales. Cette zone englobe des fonctions plus élaborées comme les comportements émotionnels, sexuels, violents, grégaires, la mémoire et l’olfaction. C’est ce système qui regroupe probablement nos instincts sociaux du pacte tribal. Au sein du système limbique, les amygdales gèrent le décodage et les ordres liés aux stimuli menaçants pour l’organisme. Elles présentent un fonctionnement différent entre les hommes et les femmes, ce qui peut expliquer davantage de mémorisation des évènements émotionnellement forts chez les femmes et davantage de violence dans les réactions masculines car les amygdales abritent de nombreux récepteurs à la testostérone (hormone produite en plus grande quantité chez l’homme). La fameuse intuition féminine pourrait aussi être liée à aux amygdales car les femmes présentent une meilleure capacité à lire les expressions du visage ce qui permettrait d’interpréter les pensées non exprimées oralement par leurs interlocuteurs, une expertise bien pratique pour comprendre les bébés alors qu’ils ne parlent pas encore. De son côté, l’évolution a continué son bricolage additionnel avec l’apparition, il y a 200 millions d’années, d’un troisième système cérébral que nous partageons avec les reptiles et qui a évolué par la suite chez les oiseaux en un « pallium », analogue au pallium humain, la fameuse matière grise qui enveloppe la substance blanche des hémisphères cérébraux ; il y a 125 millions d’années les mammifères placentaires se sont séparés de ce tronc commun et ont été dotés d’un « néocortex » dont nous bénéficions aujourd’hui. Nous l’avons vu, le fait de disposer d’un simple « pallium » n’empêche pas les oiseaux comme les corvidés (corneilles, corbeaux…) ou les psittacidés (perroquets) de faire preuve d’intelligence. Pour en revenir aux humains, notre néocortex gère les fonctions cognitives supérieures comme le langage, la pensée et le traitement de l’information ; il représente 80 % du cerveau et constitue la matière grise liée à l’intellect.

Figure 46 : Le cerveau conserve une part de son histoire
Le cerveau est étroitement lié à l’évolution de l’espèce humaine (3,6 millions d’années). Son développement accompagne l’apparition de la bipédie et le redressement de l’Homme pour se tenir debout. Cette nouvelle posture s’est accompagnée d’une réduction de la taille du bassin chez la femme au détriment de la facilité d’accouchement. La solution retenue par l’évolution, c’est un fœtus à grosse tête avec à la naissance un crâne rendu mou grâce au cartilage des fontanelles qui relient les os de la boîte crânienne. Le bébé naît prématuré et son crâne ne se solidifie qu’au bout de deux ans. Les études récentes indiquent aussi que cette naissance prématurée est aussi due à des besoins nutritionnels (dus au cerveau du fœtus) incompatibles avec le métabolisme maternel. Et ce cerveau doit être bien nourri pour parfaire son développement : un allaitement de 2 à 4 ans est courant dans les populations traditionnelles. Chez l’adulte, la capacité à broyer les aliments avec des pierres il y a 2 millions d’années et l’utilisation du feu par la suite ont permis d’utiliser une large palette de tubercules, de graines et de fruits pour nourrir cet organe affamé.
7.2 Le cerveau, un système complexe en cours de découverte
Le cerveau est un organe exigeant qui utilise 15 % du débit cardiaque, 20 % de l’oxygène consommé, 20 % des calories absorbées par l’organisme. Pas étonnant que l’Homme ait eu besoin de se nourrir pour alimenter un organe aussi gourmand… Et pas très endurant ! Au-delà de 10 à 15 minutes, l’attention chute. On meurt plus vite de l’absence de sommeil (quelques jours) que de faim (45 jours). Au bout de trois jours de privation de sommeil, les risques commencent. Le record officiel est de 11 jours et 24 minutes mais le Livre Guinness des records a arrêté les homologations sur ce sujet pour éviter des morts inutiles ; toujours cette manie des Hommes à se mettre en compétition ! Pourquoi ce sommeil est-il si important ? Il permet la consolidation de la mémoire, la synthèse des hormones, la reconstitution des stocks énergétiques des cellules, la réparation des chromosomes au sein des neurones, le renforcement des défenses immunitaires et le nettoyage du cerveau en augmentant la circulation gliolymphatique et vasculaire. Chaque nuit, le cerveau procède à une cure de « détox » en éliminant les déchets métaboliques. Pendant cette période, il se contracte pour faciliter cette élimination. Le sommeil, c’est aussi la gestion des émotions : 1 h 30 après l’endormissement, le sommeil paradoxal s’installe, c’est le temps des rêves. Il se caractérise par des mouvements oculaires rapides, une fréquence cardiaque accélérée et des membres en général paralysés, un choix de l’évolution bien pratique quand on dort à deux dans le même lit. Les rêves consolident notre mémoire, contribuent à la résolution de problèmes, gèrent les émotions et nous entraîneraient au contrôle de nos peurs en simulant des situations réelles. Pour éviter d’encombrer la mémoire à long terme avec ce ménage nocturne, les rêves se déroulent par activation des zones de mémoire à court terme. Voilà pourquoi, il ne nous reste que des souvenirs de 30 secondes si l’on se réveille en cours de rêve. C’est un mécanisme de protection contre la grande créativité de ce processus, qui peut générer des états de panique ou d’angoisse qu’il vaut mieux avoir oubliés au réveil. En revanche, les mauvais rêves permettraient de simuler des scénarios de peur (à partir de l’amygdale) et d’apprendre à les neutraliser (grâce à l’hippocampe). En cas de dérapage pathologique, une angoisse permanente peut s’installer. Les cauchemars les plus courants concernent la peur des accidents, des agressions physiques et des échecs. Habituellement les cauchemars apparaissent vers 2 ans, sont fréquents de 10 à 12 ans puis diminuent à partir de l’adolescence, l’avantage de l’expérience ! Cette activité relève du niveau limbique que nous partageons avec les autres mammifères, ce qui explique les rêves de nos animaux domestiques qui ne manquent pas, eux aussi, d’avoir un sommeil parfois agité.
« Le cerveau humain est suffisamment puissant pour te rappeler que tu as oublié un truc mais suffisamment stupide pour que tu ne te souviennes pas de quoi ». Anonyme 😉
Le cerveau perçoit la douleur de toutes les parties du corps mais lui-même ne ressent pas la douleur ; il ne possède pas de récepteur sensoriel de la douleur, les nocicepteurs. Les maux de tête et migraines sont dus à des signaux issus du système nerveux en provenance des vaisseaux sanguins, des muscles et nerfs du cou, du visage et du cuir chevelu et enfin des méninges, les membranes qui enveloppent et protègent le cerveau.
Le cerveau se décrit en plusieurs parties. La complémentarité la plus connue est entre le cerveau limbique et le cortex : le cerveau limbique s’occupe des tâches automatiques comme lorsque l’on marche ou que l’on conduit sans s’en rendre compte (en général on ne s’en vante pas quand on est au volant). Heureusement, dans la plupart des cas, nous reprenons nos esprits grâce à notre cortex préfrontal, le siège de la raison et l’analyse qui reprend le pilotage.
Le cerveau est « plastique », c’est-à-dire que des neurones peuvent être affectés à des fonctions différentes au fil du temps. C’est très pratique quand les fonctions perdues lors de lésions locales peuvent être reprises par d’autres zones du cerveau. La neuroplasticité permet, en quelques heures, à des personnes devenues aveugles accidentellement, de développer rapidement leur ouïe et leur toucher, pour compenser cette perte. Par ailleurs, nos rêves nous racontent des histoires logiques et font défiler des images associées qui utilisent la zone de notre cerveau chargée de la vision. Une hypothèse, c’est qu’en gardant active cette zone du cerveau qui gère la vue pendant le sommeil, cela évite qu’elle change d’affectation à l’éveil.
La plasticité du cerveau est maximale chez les bébés, ce qui leur permet de faire des miracles dans l’apprentissage, notamment des langues. L’hyperplasticité chez le bébé est peut-être une explication pour la perte de souvenirs de nos premières années : pendant les premières années, une partie de la mémoire initiale serait remplacée par les expériences ultérieures. Cette souplesse intellectuelle diminue avec le temps. Par exemple, parmi les immigrés Italiens arrivés aux États-Unis, seuls ceux arrivés avant 12 ans ont acquis un excellent accent américain. Pour la maîtrise de la grammaire anglaise, les études portant sur les immigrés Chinois et Coréens ont montré qu’avant 7 ans ils ne présentaient aucune difficulté d’apprentissage en comparaison des natifs américains.
Ainsi, les neurones comme les articulations ont une souplesse qui diminue avec l’âge pour stabiliser le fonctionnement du cerveau chez l’adulte. La capacité des neurones à se multiplier, à réorganiser leurs connexions ou à les supprimer, diminue avec le temps. C’est pourquoi notre cerveau devient progressivement moins capable d’apprendre et nos avis plus difficiles à faire évoluer.
« N’écoutant que son courage, comme il n’entendait rien, il partit en courant ». Jules Renard, écrivain français 😉
Chacun d’entre nous va vivre ces phases d’enrichissement puis de réduction des capacités intellectuelles tout au cours de son existence. Un des premiers changements d’état est certainement la première prise de conscience de soi, que nous acquérons entre 2 et 3 ans. Comme nous l’avons vu, face à un miroir, l’enfant comprend qu’il voit son image et qu’il peut enlever une gommette rouge qu’on lui a mise sur le front. Il faut que le cerveau ait atteint une certaine complexité pour que cette fonction soit acquise. L’âge de 2 ans, c’est aussi l’acquisition des mots qui va permettre de mettre des mots sur soi-même et autrui. L’acquisition du langage va permettre de construire son identité, ce qui est une explication supplémentaire pour l’absence de mémoire de notre existence avant 2 ans. Avec la maîtrise des mots et du langage, un dialogue avec soi-même va pouvoir s’établir en fabriquant cette petite voix intérieure qui accompagne nos décisions et consolide notre « soi » intérieur par la suite. Le dialogue avec soi est d’abord exprimé à voix basse sous forme de monologues par l’enfant, puis est intériorisé entre 5 et 7 ans. Cette petite voix intérieure qui accompagne nos réflexions utilise les mêmes régions cérébrales que le langage à voix haute. Il participe à la mémorisation pour accompagner la réalisation d’actions chez l’enfant, ébaucher des raisonnements ou retenir un numéro de téléphone en se le répétant intérieurement, comme nous le pratiquons régulièrement.
« Cogito ergo sum, Je pense donc je suis ». René Descartes, mathématicien, philosophe français
C’est plus tard, vers 5 à 6 ans, que l’enfant acquiert une deuxième prise de conscience, celle de la mort, en l’observant autour de lui : si j’existe, je peux aussi mourir. La perte d’un être cher, c’est aussi un morceau d’identité qui s’arrache. Cette deuxième prise de conscience est plus difficile à trouver chez les animaux mais ceux qui expriment une conscience d’eux-mêmes, par le test du point rouge sur le front, comme l’éléphant ou les singes, ressentent quelque chose en exprimant leur perplexité devant un individu mort ou son squelette ; et puis la vie continue…
Puis vient l’adolescence qui est loin d’être en reste dans le développement du cerveau. C’est l’époque de la puberté et de son cocktail hormonal qui modifie le comportement. Même si dans nos sociétés modernes nous considérons que la maturité et la modération ne sont pas encore au rendez-vous à cet âge, la puberté se traduit sur le plan physiologique par la recherche de partenaires sexuels, et l’aptitude physique et psychologique à prendre des risques pour quitter les parents et fonder un foyer. La plupart des parents du monde ne comprennent pas ce comportement fait d’arrogance, de non-respect des règles, de paresse réelle ou apparente, de culte de la nouveauté comme aujourd’hui le téléphone portable, d’addiction aux réseaux ou aux jeux vidéo. Même Aristote en 322 avant J.-C. s’en plaignait il y a plus de 2 000 ans !
| « Nos jeunes aiment le luxe, ont de mauvaises manières, se moquent de l’autorité et n’ont aucun respect pour l’âge…la nature donne de la chaleur à la jeunesse comme aux gens abreuvés de vin ». Aristote, philosophe grec 322 avant J.-C. |
La Nature est tellement bien faite que sous l’effet de la colère, les parents envisagent avec soulagement le départ anticipé de ces adolescents retors ! L’adolescence est en vérité une période difficile à vivre pour les adolescents eux-mêmes : l’intensité des émotions vécues et le besoin d’acceptation peuvent basculer en maladies mentales ou entraîner des suicides. C’est l’âge où l’on est prêt à exercer ou subir le plus de violence, comme le montrent les gangs urbains. Quitter les parents, c’est aussi prendre sa place au sein de la société, en particulier au sein du groupe de jeunes dans lequel on existe. Le nouveau comportement est guidé par l’attrait de la nouveauté, qui permet de vous différencier de la génération précédente, par l’appartenance aux groupes qui vous accompagnent dans votre nouvelle vie et par la prise de risque pour épater les autres et trouver votre place dans la hiérarchie. Dans cette phase d’adolescence, le regard des autres devient essentiel dans la construction de sa personnalité. Les expériences montrent que les adolescents perçoivent le risque comme les adultes, mais en prennent beaucoup plus si les autres les regardent. Les adolescents vivent la perception permanente que les autres les regardent et les jugent, qu’ils sont au centre du monde. Nous savons maintenant que tous ces constats sont liés à une activité cérébrale spécifique de cet âge. Peu avant la naissance, les neurones commencent à s’entourer de myéline qui leur permet de multiplier par 3 leur vitesse d’échange d’information. Ce processus commence par l’arrière et le centre du cerveau et va se poursuivre jusqu’à 25 ans en moyenne. À l’adolescence, la myélinisation est toujours en cours, et n’a pas atteint le cortex préfrontal, cette partie de notre cerveau qui gère la rationalité. Un adolescent raisonne bien sûr, mais informations et décisions sont plus rapidement traitées par le centre et l’arrière du cerveau, là où sont hébergés les instincts et les émotions. Place alors aux premières expériences et aux prises de risque dont on se souviendra toute sa vie. Tout ceci ne serait qu’un mauvais moment à passer s’il n’y avait pas des conséquences sociales et juridiques : si l’on est physiologiquement cérébralement « mûr » à 25 ans, à quand fixer la majorité, le permis de conduire, le droit de se marier, le droit de vote, de créer une entreprise ? La question est encore plus importante quand il s’agit de juger de crimes : comment condamner un criminel de 16 ans ? Ce n’est qu’en 1988 que la Cour suprême des États-Unis a interdit la peine de mort pour les moins de 16 ans, et c’est en 2005 qu’elle l’a interdite (alors qu’elle était toujours en vigueur dans 12 États), pour les criminels de moins de 18 ans.
Faute d’éducation, les enfants ne suivent que leurs instincts pour leurs interactions sociales. Il n’y a donc pas d’étonnement à avoir quand on constate, dans leur vie en groupe, un concentré des errements de l’humanité. Il y a bien sûr la recherche de positionnement dans le groupe, mais c’est le harcèlement qui représente la partie la plus toxique des échanges. Les harceleurs, à la recherche de reconnaissance et d’appartenance à un groupe, vont ressentir du bien-être à agresser plus faibles qu’eux. Les suiveurs ne s’opposeront pas au harceleur par soumission ou par adhésion. Le bouc émissaire, le harcelé, sera rejeté du groupe et perdra confiance en lui. Le phénomène est aggravé par internet : les interactions, autrefois cantonnées à la vie extérieure (école, activités sportives…), s’invitent à la maison par les réseaux. L’anonymat des réseaux renforce cette agressivité ambiante. Il est pourtant possible d’apprendre à respecter les autres, à se « décentrer » pour se mettre à la place des autres, à cultiver l’empathie pour comprendre les émotions des autres. Deux pays comme le Danemark (1993) et la Finlande (2007) en ont fait un cheval de bataille, en instituant une heure de cours hebdomadaire à partir de 6 ans (jusqu’à 16 ans au Danemark). Une initiative à rapprocher de l’excellent niveau de bien-être et de confiance dans leurs institutions des citoyens de ces deux pays.
Avec l’âge, le cerveau perd de la plasticité mais gagne en expérience. En acquérant les bons réflexes, les bons gestes, le cerveau va développer de nombreux automatismes qui vont se révéler très précieux pour économiser du temps et de l’énergie. Le risque est pourtant de passer au cours de sa vie, d’un stade de « jeune con » sans expérience qui croit tout savoir, à celui de « vieux con » qui, encombré de ses tunnels mentaux[3], de ses préjugés, les applique à un monde qui a changé. Lorsque l’environnement évolue et nous fournit des ingrédients nouveaux, les vieilles recettes peuvent ne plus marcher. Le psychologue israélo-américain Daniel Kahneman a baptisé S1, le système qui relève du mode de pensée « automatique » pour agir rapidement sans grand calcul et S2, le mode de pensée « adaptatif », celui qui réfléchit, déduit, programme, invente et consomme de l’énergie et du temps. Aux manettes du S2, se trouvent le cortex préfrontal et les structures sous-corticales. Ce système S2 n’est malheureusement pas parfait : croyances et envies faussent notre perception de la réalité, influencent les raisonnements en nous nourrissant d’hypothèses fausses ou de relations causes-effets erronées. La plupart de ces mécanismes œuvrent à notre insu même si notre prise de décision nous donne parfois l’impression de faire appel au hasard, quand la fatigue ou le nombre d’hypothèses à considérer altèrent nos aptitudes corticales. Ce qui est certain, c’est que lorsque la fatigue ou les psychotropes diminuent le contrôle du cortex, les décisions deviennent impulsives et privilégient les gratifications à court terme plutôt que les objectifs plus lointains. Autant de ficelles pour les manipulateurs ou ceux qui veulent vous faire parler, en vous privant de sommeil ou par injection de sérum de vérité. De manière analogique mais différente, l’hypnose fait aussi disparaître le circuit de contrôle, ce qui permet à l’hypnotiseur de prendre le contrôle de vos actions.
L’activité physique agit aussi sur le cerveau. La force s’explique par la puissance musculaire mais aussi par la capacité du cerveau à stimuler un maximum de fibres en même temps au moment de l’effort. Pour la même raison, le stress peut permettre de se dépasser physiquement pour porter davantage, grimper ou courir plus vite, ce qui peut être salutaire en cas de danger.
Notre cerveau est globalement dépourvu de capacités régénératives pour remplacer les neurones endommagés ou perdus. Seules deux zones très localisées de régénération perpétuelle existent dans le cerveau humain : l’une dans l’hippocampe, zone qui régule les émotions et où se forment les souvenirs, avec une production qui peut atteindre 700 neurones par jour ; l’autre, dans le striatum, la région qui abrite le système de récompense et qui produit le plaisir.
Comment faire « rajeunir » le cerveau ? Plusieurs molécules ont déjà été identifiées, comme la fluoxétine, un antidépresseur que l’on utilise dans les cas d’accidents vasculaires cérébraux (AVC) pour stimuler la production de neurones, notamment dans l’hippocampe. Une autre piste relève de la thérapie génique : l’introduction de gènes capables de transformer en neurones les cellules gliales qui les entourent, paraît une piste prometteuse pour les maladies comme Parkinson, Alzheimer ou certaines formes d’épilepsie.
Le cerveau est dit asymétrique : les fonctions sont réparties avec des dominances de l’un ou l’autre des hémisphères (« cerveau droit », « cerveau gauche »), même si les deux sont nécessaires. Ces dominances peuvent varier [4] : elles sont en partie inverse de la norme occidentale pour le langage chez 1/4 des gauchers occidentaux, chez les Japonais et pour certaines langues polynésiennes. L’usage d’idéogrammes est certainement un facteur de mobilisation du cerveau droit pour l’écriture.
| Fonction générale : | Dominance hémisphérique gauche | Dominance hémisphérique droite |
| Vision | Mots, lettres | Visages, motifs géométriques, expression émotionnelle |
| Audition | Sons langagiers | Sons non langagiers, musique |
| Toucher | Motifs tactiles, braille | |
| Mouvement | Mouvements complexes, mouvements du même côté du corps | Mouvements dans les environnements spatiaux |
| Mémoire | Mémoire verbale, mémoire sémantique | Mémoire non verbale, aspects perceptifs de la mémoire |
| Langage | Parole, lecture, écriture, arithmétique | Contenu émotionnel |
| Capacité spatiale | Rotation mentale des formes, géométrie, direction, distance |
Dominance entre hémisphères du cerveau (norme occidentale) Source : Pinel J. Biopsychologie
Pour des raisons anatomiques (croisement des fibres nerveuses dans le bulbe rachidien), le côté droit du corps dépend des ordres du cerveau gauche et inversement.
Après des millions d’années d’évolution dans un Univers déterministe (absence de hasard), notre cerveau est en permanence en train de relier des causes avec des effets. Comme toutes les causes n’entraînent pas toujours les mêmes effets, le cerveau gère des probabilités. Le cerveau compile en permanence les expériences, interprète le monde extérieur et fait des prédictions de manière probabiliste pour prendre ses décisions en fonction du futur qu’il a imaginé. Notre cerveau doit pouvoir faire l’aller-retour entre l’induction (qui permet d’imaginer une cause à partir d’un effet) et la déduction (qui part de la cause pour en déduire l’effet). Par exemple : « Je sais que les trottoirs sont mouillés quand ils reçoivent de l’eau ; la pluie est une des causes des trottoirs mouillés. En sortant dans la rue, je constate que le trottoir sur lequel je marche est mouillé, il y a de grandes chances qu’il ait plu ; pourtant, le trottoir d’en face n’est pas mouillé : il y a donc de grandes chances que mon trottoir vienne d’être nettoyé par la voirie ».
Ainsi, l’intelligence, c’est certainement l’aptitude à résoudre les problèmes, mais elle comprend aussi la capacité à imaginer les problèmes à résoudre, concevoir des probabilités associées aux hypothèses, et décider/agir en conséquence. C’est pourquoi la formule probabiliste de Bayes[5] (enseignée au lycée) peut être qualifiée de formule de l’intelligence car elle permet de calculer les probabilités conditionnelles comme le fait intuitivement le cerveau. Elle permet de montrer comment de nouvelles informations font évoluer les probabilités que nous donnions jusque-là aux évènements. Le cerveau réalise en permanence des calculs avec des algorithmes[6] biochimiques qui présentent des aptitudes comparables à celles de nos ordinateurs.
Ce calcul probabiliste qui guide nos décisions est certainement une piste pour les choix politiques qui traitent des sujets de prévention. Prenez le port de la ceinture de sécurité en voiture ; chacun d’entre nous reconnaît que c’est un élément de sécurité indéniable ; pourtant, son utilisation régulière par les automobilistes a pris plusieurs années alors qu’elle était disponible dans toutes les voitures récentes ; la raison ? Notre propension à estimer que la probabilité d’un accident nous concernant est très faible. L’utilisation systématique s’est en fait généralisée à partir du moment où les gouvernements en ont fait une obligation. La probabilité d’être arrêté par un gendarme et d’être verbalisé nous est apparue nettement plus élevée qu’un accident et la pratique de la ceinture de sécurité s’est imposée. C’est cette idée que Robert Badinter[7] a repris dans ses arguments contre la peine de mort en France : il faut exécuter tous les meurtriers (prouvés) ou n’en exécuter aucun car sinon le criminel espérera toujours échapper au châtiment. C’est une source d’inspiration pour traiter nos problèmes mondiaux. Si les États ne mettent pas en place des moyens de sensibilisation et d’obligation qui imposent des changements de comportement, les sujets à l’échelle mondiale nous paraissent trop éloignés de notre quotidien pour que nous réalisions des efforts majeurs.
C’est ainsi que, tant qu’il est vivant, notre cerveau ne s’arrête jamais de fonctionner de manière consciente ou inconsciente et que la disparition de stimuli extérieurs, l’ennui par l’isolement ou l’emprisonnement deviennent rapidement insupportables pour un humain. Une autre malédiction qui nous hante c’est la logique permanente que ce cerveau nous impose. Tout doit trouver une explication, comme quand les enfants posent en boucle la question : « pourquoi » ? Pour les adultes, ces questions lancinantes, comme quelle est notre origine, quelle est notre destinée… exigent des réponses. En l’absence de réponse nous préférons croire les mythes qui nous sont racontés pour remplir les cases manquantes. Au-delà des mythes, s’impose la nécessité de Dieu. Aucune zone particulière du cerveau n’a été identifiée comme siège de la foi. En revanche, lors de la prière, des circuits du cortex préfrontal s’activent comme si l’on rentrait dans un dialogue muet, et des effets sont constatés comme la réduction de la douleur, de l’anxiété ou un apaisement cognitif général, qui ressemblent aux mêmes effets que ceux que procure la méditation. Par ailleurs, la communion religieuse active les circuits de la récompense, ce qui donne l’envie de recommencer. Avec tous ces avantages qu’offre la foi, on est en droit d’être étonné de la désaffection des lieux de culte dans les sociétés riches. Le confort qui accompagne ces populations de la naissance à la mort peut être à l’origine d’une insouciance que n’ont pas les populations qui luttent pour leur survie, contre les maladies ou qui tentent d’oublier leurs douleurs quotidiennes dans l’espoir d’un au-delà meilleur.
Pour la mort, notre cerveau nous protège. Même si la conscience de la mort s’impose objectivement, curieusement on l’imagine, on en parle, mais on n’y croit pas tout à fait. Les études montrent que le cerveau accepte la mort des autres mais pas notre propre mort. Au mieux on est d’accord pour mourir un jour, mais en tout cas, pas aujourd’hui. Le mécanisme se mettrait en place vers l’âge de 5 à 10 ans et, faute de contrôle, pourrait être à l’origine de cette impression d’invulnérabilité liée à l’adolescence. Par la suite, les cicatrices de l’existence, l’exercice de responsabilités, la raison en général, tempèrent la prise de risque. Comme pour le deuil, le cerveau nous protège des situations traumatisantes. Nous sommes au départ sensibles aux situations nouvelles, aux morts dues à une nouvelle maladie, au décès d’un proche… Mais lorsque les décès deviennent plus nombreux, nous nous habituons à la situation, le cerveau sature, nous protège en reléguant l’information à un « bruit de fond ». Est-ce le résultat d’une évolution de 300 000 ans entourée de petits nombres liés à notre environnement proche ? Nous savons comparer des nombres, mais nous rencontrons des difficultés à percevoir un grand nombre dans l’absolu. Par exemple, notre cerveau n’est pas adapté à nous représenter que la maladie COVID-19 a tué plus de 200 000 personnes dans un pays en 3 mois et c’est certainement mieux ainsi. Il faut imaginer que cela représente près de l’équivalent d’un crash de 1 500 avions en 3 mois, soit 17 avions qui tombent par jour ou 14 000 tonnes d’êtres humains. Insupportable !
« Je crois en une vie après la mort tout simplement parce que l’énergie ne peut pas mourir, elle circule, se transforme et ne s’arrête jamais ». Albert Einstein, physicien helvético-américain, d’origine allemande
Le cerveau est tellement organisé que même quand nous paraissons spontanés, des circuits encadrés sont quand même à l’œuvre : prenons les jurons par exemple. Déjà, on ne jure pas quand on a une douleur chronique mais quand nous vivons une déception ponctuelle ou que nous nous faisons mal. Ce moment que nous avons tous vécu où le petit orteil détecte, bien involontairement mais douloureusement, une porte, le pied d’un meuble… ; crier, jurer c’est un moyen d’évacuer l’énergie impuissante qui nous envahit et de détourner l’attention de la douleur elle-même, parfois même en punissant la porte d’un coup de poing. Le juron fait du bien pour évacuer la douleur morale ou physique et contribue à évacuer l’adrénaline produite ; même si ce sont des mots réflexes, les mots utilisés sont codifiés et font partie de notre culture et de ses modes d’expression. Imaginez quelqu’un de très énervé qui se mettrait à émettre des gros mots qu’il inventerait, il ne passerait pas pour énervé mais pour fou ! Même remarque si l’on emploie des mots étrangers pour jurer, c’est quand même moins efficace quand on se fait mal ! Jurer c’est certainement transgresser la bienséance pour externaliser sa douleur et l’exprimer d’autant mieux dans sa langue natale !
L’évolution a implanté dans notre cerveau un système de récompenses qui régit nombre de nos actions pour satisfaire nos besoins nécessaires à notre survie comme la nourriture, l’eau, la reproduction, les réactions face aux dangers, la vie en groupe, la récréation… Le plaisir lié à la récompense va piloter nos émotions associées aux récompenses et punitions reçues. Les motivations qui en résultent vont déclencher nos actions pour obtenir davantage de récompenses et moins de punitions. Nos apprentissages se construisent par le même système que nous partageons avec la plupart des vertébrés, du poisson rouge aux oiseaux ou aux mammifères. C’est ainsi que l’on peut dresser les animaux en associant la bonne réalisation d’une action avec une récompense alimentaire.
Le système de récompense fait l’objet de renforcements positifs qui provoquent la répétition des actions qui déclenchent le plaisir. À l’inverse, les renforcements négatifs freinent la répétition des actions qui déclenchent le déplaisir (la punition). Le dérèglement du système de récompense explique les troubles du comportement (alimentaires, affectifs…), la dépendance aux psychotropes et l’addiction excessive à des sources de plaisir (jeux d’argent, jeux vidéo, sexe…). En effet, argent, tabac, alcool, sport, activent les mêmes circuits neuronaux du plaisir que nos besoins vitaux. Les renforcements sont orchestrés par différentes parties du cerveau et des neurotransmetteurs comme la dopamine, l’hormone du désir qui déclenche en cascade la fabrication des noradrénaline et sérotonine, les molécules du plaisir. Le circuit de la dopamine passe par l’hippocampe, siège de la mémoire, pour retenir les actions favorables et défavorables. Chez l’Homme, il est possible que ce soient les mêmes circuits qui fonctionnent dans la cohésion du groupe : acquérir le langage ou la musique de sa culture, c’est pouvoir célébrer avec plaisir les grands moments ou les souvenirs liés aux plaisirs partagés avec les autres. Qui n’a pas frissonné à l’écoute de son slow favori, de son hymne national ou des musiques de son enfance ?
Dans le cas où le contrôle (renforcement négatif) des impulsions est altéré, la mécanique de consommation est répétée. L’addiction au sucre ressemble à l’addiction à la cocaïne chez les rats. Dans certains cas, l’addiction apparaît à cause de l’absence de détecteur de saturation, comme pour l’information « sucre + gras » des pâtes à tartiner au chocolat (et à la noisette). Alors que nous ne pourrions pas manger les mêmes quantités de sucre et d’huile prises séparément, le contrôle négatif est inopérant pour leur mélange et la gourmandise s’emballe.
Voilà pour la partie diabolique de nos pulsions : si les mécanismes naturels ne fonctionnent pas, le cortex peut prendre la main pour ramener nos comportements dans le droit chemin, mais il a parfois du mal à s’imposer ; le cortex, c’est cette petite voix vertueuse de nous-mêmes qui nous chuchote à l’oreille « Ne le fais pas » ! À nous d’arbitrer !

Figure 47 : La tentation de notre système de la récompense et la sagesse de notre cortex s’affrontent souvent
Pour se nourrir intellectuellement, le cerveau utilise le même circuit de la récompense que nos instincts primaires. Chez l’Homme la curiosité diminue avec l’âge mais reste encore vive dans le temps. Nous avons une curiosité qui dépendrait de deux motivations complémentaires : la première, la déprivation[8], qui déclenche l’envie de savoir quand on manque d’information, et la seconde qui récompense la résolution de l’énigme. Nous retenons mieux les informations qui nous intéressent surtout quand nous les avons cherchées et que nous avons eu le plaisir de les trouver. Un mécanisme proche mobilise tous les collectionneurs : réaliser une collection de timbres, par exemple, c’est donner libre cours à notre cerveau pour qu’il crée une récompense à chaque timbre obtenu. La collection devient un passe-temps addictif qui multiplie les bonheurs. Tous les collectionneurs connaissent cette passion qui multiplie les occasions de recherche, de découverte, d’acquisition, de rangement. Le bonheur fugace de la dernière trouvaille est rapidement effacé par la recherche du timbre suivant. La passion de la collection présente une forte ressemblance avec les addictions en général comme la drogue, le sucre, le sport, les jeux de hasard, les jeux électroniques… Les addictions suppriment en effet le contrôle ou la modération pour laisser la place aux motivations impulsives qui se transforment en stress irrépressible jusqu’au soulagement temporaire. À noter que le recours aux récompenses procurées par les addictions provient souvent de l’absence de récompenses dans notre vie courante.
Notre système nerveux est organisé pour adapter sa vitesse de réaction selon l’imminence du danger. Il est très rapide pour éviter de se brûler quand on pose par erreur la main sur une plaque chauffante car un mouvement réflexe nous la fait retirer. C’est aussi le cas lorsque l’on est en panique, ce sont nos instincts qui prennent le relais : pour traiter l’urgence, le cerveau ne prend pas le temps de réfléchir, d’évaluer les scénarios avant de décider, le cortex est court-circuité. La compréhension baisse, et il faut en tenir compte : pour transmettre des informations ou des recommandations en cas de crise, les journalistes sont formés pour réduire leur vocabulaire au niveau d’un enfant de 12 ans, pour être compris. Les militaires le savent, l’ordre doit être bref et formulé de manière autoritaire pour imposer la sujétion et éviter que la troupe tergiverse sous le feu ennemi ; autrefois les armées utilisaient la musique pendant le combat pour occuper l’esprit et rassurer par son rythme et sa capacité à couvrir le fracas des armes.
En tant qu’êtres sociaux, les émotions partagées nous rapprochent : les grandes manifestations, les grandes messes, les grands exploits sportifs génèrent l’émotion qui rassemble, celle que les hommes politiques cherchent à capter. Il n’y a alors pas besoin de mots pour qu’une foule devienne sentimentale, apaisée, agressive, galvanisée… Le groupe réagit comme un individu, là où l’émotion le porte. Cet état est recherché par les armées sur le terrain de bataille ; le discours, la musique, les uniformes, la religion, l’invincibilité du groupe discipliné par l’émotion a été l’apanage des armées historiques.
À l’échelle d’une population, ce qui n’est pas dans l’ordre des choses crée aussi de l’émotion collective. La mort d’un ou plusieurs enfants déclenche une réaction générale de survie bien supérieure à la mort d’adultes. Ceux qui gèrent les crises épidémiques le savent bien, le déclenchement de la prise de conscience publique et le besoin de vaccination sont assurés dès que, dans une école, plusieurs enfants décèdent d’une maladie contagieuse (méningite, de rougeole ou de grippe…).
Malgré ses capacités, notre cerveau ne peut pas retenir toute notre existence. À part quelques cas pathologiques, il est impossible pour un humain de se souvenir minute par minute de ce qu’il a fait la veille. Dans le cadre du tri que réalise le cerveau, ce sont les émotions qui renforcent la mémorisation d’informations jugées comme essentielles. C’est le cas en particulier de toutes ces premières fois où la surprise a marqué à jamais votre existence : souvenez-vous de votre premier amour, votre première intervention en public, votre premier voyage en avion, toutes les premières fois déclenchent de l’émotion et sont bien mieux mémorisées que les suivantes. Cela explique combien les journées paraissent denses et fatigantes lorsque l’on découvre une nouvelle situation, une nouvelle région, un nouveau pays car tout est émotion. Un citadin qui va à la campagne et un agriculteur qui vient à la ville sont tous les deux épuisés à la fin de la première journée par l’environnement inhabituel qu’ils découvrent.
Les 14 émotions de base selon Les universités de Tampere et Turku (Finlande) :
- Colère
- Peur
- Aversion
- Bonheur
- Tristesse
- Surprise, étonnement
- État neutre
- Anxiété
- Amour
- Dépression
- Mépris
- Fierté
- Honte
- Jalousie
Ainsi, le cerveau renforce l’acquisition de la mémoire et l’entretien de la mémorisation grâce à l’attention portée et aux émotions ressenties. À l’inverse, il peut effacer ce qui est ressenti comme peu important. Pour effacer des souvenirs traumatisants, la médecine utilise des bêtabloquants qui suppriment l’action de l’adrénaline avant l’évocation des évènements traumatisants, ce qui diminue les effets de la charge émotionnelle et peut estomper progressivement les mécanismes d’entretien de la mémoire traumatique. Stocker, transmettre ou traiter l’information se matérialisent par des signaux électriques, l’usage de protéines (enzymes, récepteurs, neurotransmetteurs…) et de nouvelles connexions entre neurones. Ces protéines sont produites à partir de l’ADN du neurone, lui-même influencé par des étiquettes épigénétiques qui se forment pour conserver l’information. C’est ce que l’on constate en cas de traumatisme (violence physique, sexuelle, deuil, abandon) : « ce qui est mal vécu est mal oublié », le traumatisme peut perdurer chez l’individu… Et sa descendance. Ce sont cette fois-ci des modifications épigénétiques des spermatozoïdes et des futurs ovules qui retiennent des souvenirs qui vont être transmis jusqu’à 4 générations plus tard, comme cela a été prouvé chez la souris. Le stress d’un souriceau dans son jeune âge (séparations régulières et imprévisibles avec sa mère), aggravé par celui de sa mère elle-même à cause des séparations, génère par la suite des modifications de comportement dans sa descendance jusqu’à 4 générations, comme l’a prouvé Isabelle Mansuy, Directrice du laboratoire de neuroépigénétique à l’Institut des neurosciences de l’université de Zurich (Suisse). Il est difficile de ne pas faire le parallèle avec des peuples, qui, soumis par d’autres au cours de leur histoire, ont du mal à reconquérir leur liberté et retrouver la place qu’ils n’auraient jamais dû perdre. Comment fonctionne la soumission ? Le cortex préfrontal latéral droit contrôle notre capacité à obéir aux normes sociales, notamment sous la contrainte d’une sanction par nos pairs. Le cortex préfrontal ventromédian peut réduire notre sens critique et augmenter notre aptitude à suivre des ordres dont les conséquences sont violentes. Le gyrus frontal médian est associé au sentiment d’« agentivité [9]» qui fait que nous nous sentons plus ou moins responsables de nos actes. Au début des années soixante, l’expérience du psychologue Stanley Milgram a bien illustré ce processus de soumission : les étudiants volontaires devaient participer à une expérience pour mesurer l’efficacité de la punition sur les capacités de mémorisation. Ils étaient chargés d’administrer des décharges électriques à des personnes (en réalité des acteurs) pour stimuler leur mémoire. Malgré la simulation de la souffrance par les acteurs, 60 % des étudiants n’ont pas hésité à tester des punitions à 450 volts. Si l’on est soumis ou craintif, et si l’on travaille pour un idéal, il n’y a plus de limite à l’immoralité, à la barbarie.
« Les émotions, c’est de la réalité augmentée ». Sophia
Parfois, les émotions nous submergent et des effets secondaires s’installent. Par exemple, beaucoup d’entre nous perdent l’appétit, lorsqu’ils sont amoureux. Il faut reconnaître qu’à cette occasion le cerveau lance une production d’hormones qui déborde la maîtrise de soi : d’abord l’ocytocine, surnommée l’hormone de l’attachement, vous coupe l’appétit ; s’y ajoutent la dopamine et la sérotonine, qui interviennent aussi dans la régulation de la faim. On a même trouvé en 2005 une nouvelle hormone chef d’orchestre : la kisspeptine qui serait la clé qui permet au cerveau de réagir aux stimulations sexuelles et affectives. Pour compléter le cocktail hormonal subi, quand on est amoureux on ne sait jamais comment tout cela va finir, alors sous l’effet du stress, l’adrénaline et le cortisol sont à la manœuvre, ce qui donne une raison de plus de perdre l’appétit. Rien à envier aux animaux lors de la saison des amours où les mâles sont centrés sur les combats et la reproduction plutôt que prendre le temps de s’alimenter. Rassurons-nous, après la saison des amours, les équilibres rentrent dans l’ordre. Quant à nous, les monogames, l’appétit semble revenir très vite dès que le couple se stabilise.
« Il faut vingt ans à une femme pour faire de son fils un homme, et vingt minutes à une autre femme pour en faire un imbécile ». Helen Rowland, journaliste, humoriste américaine 😉
Si l’évolution a retenu le stress comme source de stimulation, c’est qu’il est bénéfique à petite dose. Un petit coup de stress permet d’être au mieux de son potentiel : le commandant de bord qui fait atterrir son avion avec 450 passagers à bord est un peu stressé, et c’est une bonne chose pour mobiliser toutes ses qualités de pilote. En revanche si on vous demande de faire atterrir l’avion, alors que vous ne savez que conduire une voiture, ce n’est plus du stress mais de l’anxiété que vous allez ressentir (et les 450 passagers aussi) ce qui peut être très mauvais pour l’organisme. Le stress est une adaptation naturelle de notre cerveau pour déclencher la mobilisation de ressources pour nous permettre de fuir ou de faire face au danger. L’adrénaline produite est alors dégradée par les efforts physiques associés à la fuite ou à l’affrontement. Malheureusement en cas de stress dans notre environnement moderne, adrénaline et autres sécrétions hormonales, ne sont pas consommées par une dépense physique et peuvent être sources de très nombreuses pathologies : migraines, dépression, brûlures d’estomac, insomnies, respiration accélérée, faiblesse immunitaire, complications cardiaques, hyperglycémie, hypertension, maux d’estomac, troubles de la fertilité, libido réduite, règles irrégulières, troubles musculosquelettiques… Autant de raisons pour s’entraîner à rester « zen ».
Si la physiologie du cerveau est encore loin d’être maîtrisée, les scientifiques poursuivent aussi leur recherche sur les représentations mentales que nous générons dans notre cerveau, car elles influencent elles aussi considérablement notre vision du monde et nos comportements qui en découlent.
6.3 La carte mentale contre la réalité du territoire
La carte mentale a été conceptualisée par le psychologue britannique Tony Buzan dans les années 1970 (concept de mind map). Le cerveau trie et stocke les informations en établissant des relations entre elles (relations logiques, hiérarchisation…) pour pouvoir les retrouver. Biologiquement, la formation de synapses entre neurones est certainement le support matériel de ces liens. Au fur et à mesure de notre existence, instincts, expériences, apprentissages, informations vont progressivement nourrir une carte mentale des représentations de notre environnement extérieur. La représentation du monde qui nous entoure, va se bâtir à partir de ce que l’on a vécu et ce que l’on a appris. Chacun va créer dans son cerveau sa vision du monde, son « métavers[10] » intérieur. Ces « métavers » se ressemblent mais ils sont tous différents car nos perceptions, nos expériences et leurs chronologies sont toutes différentes. La « carte » fabriquée que nous construisons pour réfléchir, simuler, se souvenir ne représente pas le monde réel (le territoire). Toutes nos représentations, toutes nos cartes, sont donc différentes du réel et différentes entre nous. Dans ces conditions, les témoins d’une même scène ne la décrivent pas toujours de la même façon et il peut y avoir autant de points de vue qu’il y a d’individus sur Terre. Au fil du temps, les écarts par rapport à la réalité s’amplifient à cause de ce que les neuroscientifiques appellent le biais de confirmation. Nous accordons davantage d’attention aux informations et aux idées qui confirment nos opinions. Ainsi, notre carte mentale s’enrichit de manière déséquilibrée en confirmant en priorité les éléments déjà enregistrés. C’est certainement ce biais de confirmation qui est à l’œuvre quand, en apprenant un nouveau mot, nous le retrouvons rapidement dans nos lectures des jours suivants, le cerveau l’ayant extrait du « bruit de fond » dans lequel nous l’avions laissé jusqu’alors.

Figure 48 : La carte mentale, des liens à n dimensions entre les mots, les circonstances, les dates…
« L’œil ne voit que ce que l’esprit est prêt à comprendre ». Henri Bergson, philosophe français
Ce biais de confirmation, qui privilégie l’addition d’idées complémentaires au socle historique, enfouit profondément les premières impressions, les premiers enregistrements. Dans ces conditions, à moins d’un « lavage » de cerveau, il est difficile de changer d’opinions ou de certitudes sur des sujets enregistrés dans la carte depuis notre enfance. Cette résistance à la remise en question explique pourquoi il faut attendre une génération pour l’adoption de nouvelles attitudes, vis-à-vis de sujets culturels que l’on acquiert dans l’enfance, comme la baisse de consommation de viande, la tolérance et le respect vis-à-vis d’autres peuples, le respect de l’environnement… Autre indice parfois gênant de l’existence des rangements et liens entre mots, réalisés à notre insu par notre cerveau, les « lapsus révélateurs » qui sortent parce que deux mots ont été rangés dans des zones proches, et que le « mauvais » mot qui a été extrait par erreur révèle leur proximité.
« L’esprit aime mieux ce qui confirme son savoir que ce qui le contredit ». Gaston Bachelard, philosophe français
La puissance de la carte mentale, c’est la capacité à partager une carte commune temporaire avec ses congénères. Un avantage considérable de l’Homme sur les animaux, c’est de pouvoir décrire et enregistrer de manière anticipée comment se coordonner à la chasse, à la guerre ou sur un projet en général pour répartir le travail à réaliser, avec une promesse de récompense commune, à court, moyen, ou long terme. Les animaux n’ont pas cette capacité et les lions, les dauphins, les orques ou les chimpanzés doivent conserver un contact oculaire et parfois auditif pour la chasse, ce qui représente autant de risques d’être repérés par les proies.
La calamité de la carte mentale, c’est que l’Homme est programmable : il suffit de le convaincre et les manipulateurs s’en donnent à cœur joie. Ainsi, vous ne verrez jamais 50 lions attaquer 50 autres lions. En revanche, cela ne pose pas de problème chez les humains, qui arriveront à jeter dans la bataille un milliard d’Hommes contre un autre milliard. Il suffit de les persuader que leur combat est juste, que Dieu est de leur côté, qu’ils sont menacés… L’animal le plus intelligent de la planète est aussi parfois le plus stupide quand on le programme…
7.4 L’identité, pur produit de la carte mentale
Au cours d’une émission radiophonique humoristique, un animateur appelle au téléphone un certain Monsieur Connard : « Bonjour Monsieur Connard, je vous appelle depuis la Préfecture de police, nous sommes heureux de vous annoncer que vous allez pouvoir changer de nom. En tant qu’autorité publique nous vous avons attribué un nouveau nom, Monsieur Martin » … Silence au bout du fil… ? « Mais je n’ai rien demandé ! Non je ne veux pas ! Nous sommes des Connards de père en fils depuis des générations et je veux rester un Connard ! » Ainsi pendant 5 minutes, Monsieur Connard insiste pour le rester toute sa vie et transmettre le nom à ses enfants. L’identité c’est cela, une représentation de soi-même, consolidée au fil des ans que l’on a du mal à remettre en cause, tant elle fait partie de soi. Elle se matérialise par l’importance que nous avons pour notre nom, la curiosité pour nos origines, l’attachement à une lignée, l’honneur… L’identité, c’est une carte mentale, facteur de construction et d’équilibre. Charpente de notre vie, l’identité est la mère de nos comportements ; on n’attaque pas une mère.

Figure 49 : La carte mentale personnelle, celle de notre identité, est une représentation inexacte de la réalité
Attaquer notre identité déclenche des réflexes de défense comme nous le ferions pour notre intégrité physique. Cela peut mener jusqu’au sacrifice personnel, ce qui trahit son ancrage jusqu’à l’instinct. Et ce sacrifice lié à l’identité peut concerner sa famille et ses ancêtres, sa région, sa nation… Elle est tellement chevillée au corps que nombreux sont les humains qui veulent être enterrés dans la terre de leurs ancêtres.
Comme toutes les cartes mentales, elle est influençable par ceux qui vous manipulent et c’est une représentation inexacte de la réalité. Notre propre carte mentale est aussi construite pour générer de la confiance en soi. Comme par hasard, Si vous Interrogez 100 conducteurs de voiture, 90 vous diront qu’ils font partie des 10 % meilleurs conducteurs de leur pays, ce qui est bien sûr impossible.
Vous êtes convaincus ne pas vous tromper sur vous-même ? Le test du « Qualigramme » qui évalue les qualités est fait pour vous. Le « Qualigramme », c’est une liste de 170 adjectifs susceptibles de vous caractériser. L’animateur vous propose de prendre le temps de choisir les adjectifs qui vous représentent le mieux. Au bout de 20 minutes, vous revenez avec 30 adjectifs. L’animateur vous indique que c’est un peu trop, qu’il faut faire l’effort de passer à 10. Au bout de 20 minutes de sélection ardue, voilà la liste des 10. L’animateur vous demande de prendre parmi ces 10, 3 adjectifs qui, à coup sûr vous qualifient au mieux. Les 3 adjectifs cœurs ayant été choisis, l’animateur vous indique de citer, pour chacun de ces 3 adjectifs, 3 exemples au cours de la dernière année où vous avez réalisé des actions qui illustrent ces adjectifs en précisant le moment, le lieu et les personnes présentes. Et là, difficile de décrire 3 situations récentes où vous avez été généreux, courageux, modeste… À noter par ailleurs que vous n’avez mis aucun adjectif négatif dans cette liste de 3 exemples comme paresseux, menteur, prétentieux… Il est temps d’interroger votre entourage !
La connaissance permet de comprendre que notre identité est le fruit de l’histoire de la vie sur Terre, l’histoire de l’espèce, l’histoire de sa nation, l’histoire de sa communauté, l’histoire de sa famille, l’histoire de sa vie personnelle. Notre ouverture aux autres dépend de la connaissance de toutes les histoires que nous partageons avec eux.
Le sujet de l’identité reste clé pour se sentir impliqué par des sujets mondiaux, qui nous paraissent loin de nos préoccupations immédiates, et au-delà de nos marges de manœuvre. Il faut reconnaître que nous ne nous préoccupons pas spontanément de sujets au-delà de notre périmètre social direct. Alors place à l’enseignement, l’information et la culture pour que notre identité accueille une part d’identité mondiale.
« Plus mon identité sera vaste, plus ma tolérance sera grande ». Sophia
7.5 Notre cerveau nous trompe
Des millions d’années d’évolution ont façonné notre cerveau qui a introduit des biais de fonctionnement adaptés à notre survie individuelle. Tous les évènements que nous vivons sont pesés à l’aune du « cela peut-il me rapporter ou pas ? » ou du « cela peut-il me toucher ou pas ? ». Si notre espèce a survécu, c’est que ce calcul égoïste a fonctionné en favorisant notre survie et en répondant aux défis de notre environnement direct. Lorsque nous décidons, nous donnons spontanément davantage de poids à ce que nous percevons aujourd’hui, ou à ce que nous avons vécu, qu’à ce que nous prévoyons pour demain. Nous préférons le plaisir d’une cigarette aujourd’hui au risque éventuel d’un cancer demain. C’est certainement, pour schématiser, notre propension à attribuer une probabilité de 100 % à ce que nous vivons au présent, une probabilité supérieure à 50 % à l’éventualité de revivre ce que nous avons déjà vécu et une probabilité de moins de 50 % pour nos hypothèses sur le futur. Ce sont certainement les émotions qui nous jouent des tours : les sensations passées ou présentes ont été associées à des émotions, alors que notre imagination (qui nous permet de décrire le futur) en génère beaucoup moins. Ainsi, nous donnerions aujourd’hui notre vie pour nos enfants mais pas question de réduire nos retraites pour diminuer la dette d’État qu’ils devront rembourser, ou d’éviter de prendre l’avion au profit du train pour réduire nos émissions de gaz carbonique dans l’atmosphère. Nous avons donc du mal à fournir des efforts qui bénéficieront plus tard à l’ensemble de l’espèce ou aux générations suivantes. Pourtant les défis pour l’espèce relèvent davantage d’une projection à moyen terme et de menaces qui ne nous touchent pas directement au présent… La démarche n’est pas automatique et elle doit être relayée par le raisonnement, la culture ou la contrainte. L’instinct, l’émotion, la perception de l’environnement direct doivent alors laisser la place à l’information et au raisonnement qui précèdent la volonté. Après tout, nous respectons bien le Code de la route pour éviter de possibles accidents. C’est cette éducation qui doit être accessible au plus grand nombre pour que les buts, les efforts, les chemins soient partagés pour créer l’adhésion… Une œuvre qui prendra beaucoup de temps, alors autant commencer maintenant !
Et la liste de nos biais est bien longue ! Pour prendre conscience de nos limites, quoi de mieux que de parler des défauts des autres pour mieux connaître les siens ? Wikipédia recense plus de 200 biais du cerveau différents, autant de réflexes automatiques qui nous éloignent de l’objectivité. Par exemple, dès que le cerveau est face à un excès d’information, il se met à les trier en privilégiant ce qu’il a déjà en mémoire, ce qui lui paraît utile. En cas d’incertitude, de nouveauté ou de décision rapide à prendre, place aux conclusions hâtives par analogie avec ce que l’on a vécu. En cas de surcharge de la mémoire, cap sur la première impression ou un accord avec le dernier qui a parlé. En cas de manque d’information, pour éviter de chercher, priorité au colmatage rapide par la généralisation d’expériences ponctuelles, par des tunnels mentaux, par des préjugés qui vous fourniront des conclusions toutes faites. En cas de fatigue, autant finir une tâche avec ce qui vous passe par la tête…

Figure 50 : Réalité et perceptions sont sources de conflits
Notre cerveau n’est jamais très objectif quand on lui parle probabilités : nous sommes attirés par la très faible probabilité de gain à la tombola (loterie) mais nous ne croyons pas à la faible probabilité d’accident à impact très négatif que l’on appelle « cygne noir ». En d’autres termes, je suis d’accord pour que le hasard tombe sur moi pour le gros lot mais pas pour l’accident de voiture.
Il y a pour commencer tous nos biais de perception depuis l’interprétation de ce que l’on sent, ce que l’on touche, ce que l’on goûte, ce que l’on entend et ce que l’on voit. Rien que pour la vue, les hallucinations, les illusions d’optiques, les mirages sont nombreux. Les magiciens, par exemple, se moquent gentiment de ceux qui ne croient qu’à ce qu’ils voient. Prenons la paréidolie, la tendance naturelle de notre cerveau à transformer en formes familières ce que notre œil voit même si ce ne sont que des images désordonnées : les signes du zodiaque qui ont été interprétés à partir d’alignements d’étoiles, montrent la créativité dont nous sommes capables. C’est comme si l’on prétendait qu’un micro-ondes en position verticale paraît bien plus sympathique parce qu’il sourit.

Figure 51 : Une paréidolie : Rare image d’un four à micro-ondes souriant 😉
Si l’on se trompe sur ses perceptions, sur sa mémoire, heureusement il y a le raisonnement… pourtant, là aussi la chasse aux biais est fructueuse : nous énonçons les problèmes d’une manière qui influence les réponses, nous voyons des lois des séries qui n’existent pas, nos hypothèses puisent largement dans une mémoire à stéréotypes et préjugés, nous effaçons les dissonances cognitives qui nous gênent… Voici une illustration sur ce dernier point : prenons un achat important comme celui d’un logement. Tout d’abord nous fixons des critères de choix : lumineux, spacieux, proche des transports urbains, à ne pas oublier la proximité des magasins, écoles et crèches pour ceux qui ont des enfants et le prix bien sûr. La recherche peut commencer, place aux visites. Quelques semaines plus tard et une certaine lassitude s’étant installée, il va falloir adapter nos souhaits aux contraintes de la réalité, réduire certains critères, en supprimer d’autres, il faut renoncer pour choisir ! Comme il faut décider, un choix est fait en suivant les vendeurs qui vous suggèrent l’« achat sur un coup de cœur » ; l’avantage « du coup de cœur » c’est qu’en balayant la poussière des critères de choix sous le tapis du renoncement, il n’y a plus besoin d’avoir une approche objective. Maintenant que l’achat est conclu il reste à traiter les dissonances cognitives, ces petites voix qui vous disent que le choix ne ressemble plus beaucoup aux critères initiaux ; pas de problème, maximisons le critère du « coup de cœur », additionnons-le à quelques critères périphériques mineurs et le choix peut être rangé la tête haute dans la mémoire. Pour consolider le tout, il reste à exposer cette nouvelle version à quelques connaissances complaisantes, autour d’un repas, et elles ne manqueront pas de vous conforter dans cet excellent choix.
Parmi nos biais de réflexion, que dire de cette mauvaise propension à être d’accord avec le groupe même si l’on pense différemment ? Un reste du pacte tribal ? La paresse à convaincre ? La dilution de la responsabilité personnelle quand elle devient collective ? La lâcheté, avec cette petite voix qui dit « Au moins en cas d’échec, ce n’est pas moi qu’on accusera alors que si je convaincs le groupe il n’y a pas loin entre l’idole que je vais devenir pour un soir et le bouc émissaire en cas d’échec ultérieur » ?
« Ce sont nos imperfections et nos contradictions qui font notre capacité d’adaptation ». Sophia
Faut-il insister ? Nos jugements sont largement influencés par les biais liés à nos premières impressions, nos souvenirs, notre surestimation de nous-mêmes, l’envie de se refaire sur des pertes antérieures irrécupérables, comme dans le cas des dettes de jeu. Poursuivons les illustrations par quelques biais majeurs :
- Le biais de représentativité :
Le nombre de passagers tués pour 100 millions de passagers/heures était en 2001 de 16 pour les passagers en avion, 25 pour ceux qui prenaient la voiture, 75 pour ceux qui roulaient à vélo et 440 pour les utilisateurs de motocyclettes. Pour les piétons c’était aussi 25, comme pour l’avion ! Pourtant, malgré les statistiques, on rencontre davantage de personnes effrayées par l’avion que par une promenade à pied. Et en ce qui concerne l’avion, ce nombre est en constante diminution contrairement à la marche…
- Le biais d’ancrage :
Tous les vendeurs et négociateurs connaissent la ficelle. Le premier chiffre avancé sert de repère, d’ancrage. Le cerveau fonctionne principalement en comparant les chiffres en relatif. Le vendeur sait qu’en commençant à 100 euros, les ristournes apparentes qu’il peut faire vont davantage impressionner l’acheteur que s’il commence à 50 euros.
Le paradoxe de Monty Hall (nom du présentateur du jeu télévisé où les lots à gagner étaient cachés derrière trois portes) est une bonne illustration de ce biais d’ancrage, pour lequel nous croyons que changer coûte plus cher que persévérer. Le dilemme proposé est le suivant : une voiture se cache derrière l’une des trois portes présentées par l’animateur au participant. Derrière les deux autres portes une chèvre. L’animateur propose au participant de choisir une porte, celui-ci choisit la « 3 » par exemple. L’animateur, avec un air roublard, lui dit : « comme vous me paraissez sympathique, je vais vous faciliter le choix en vous ouvrant une porte qui ne cache pas de voiture parmi les deux portes que vous n’avez pas retenues ». Il ouvre ainsi une porte derrière laquelle se trouve une chèvre. L’animateur dit alors au participant : « avec cette information supplémentaire, conservez-vous votre choix ou souhaitez-vous changer de porte » ? La très grande majorité d’entre nous se dit : « je ne suis pas une girouette, chaque porte avait 1 chance sur 3 de masquer la voiture, la voiture n’ayant pas bougé, je reste sur ma position, c’est mon dernier mot ». Et pourtant… Les probabilités conditionnelles (Formule de Bayes) permettent de calculer que derrière la porte qui n’a pas été choisie, il y a 2/3 de chances que l’automobile s’y trouve, il faut changer ! Vous ne me croyez toujours pas ? Voici un indice intuitif qui n’a pas la rigueur de la démonstration mais qui peut vous éclairer : la porte que le participant a choisie avait bien 1/3 de chance de cacher une voiture. Il y avait donc 2/3 de chances pour que la voiture soit ailleurs. En ouvrant une porte qui n’est pas celle choisie par le participant et dont il sait pertinemment qu’elle n’ouvre pas sur une voiture, le présentateur fait se reporter les 2 chances sur 3 sur la dernière porte, celle pour laquelle il faudrait changer. Toujours pas convaincu ? Les biais sont persistants ![11]

Figure 52 : Le Paradoxe de Monty Hall
- Le biais d’aversion pour la perte :
C’est le défaut de tout apprenti investisseur en bourse. Il aura tendance à vendre les actions ayant engrangé des plus-values et conserver les actions « tocardes » en portefeuille, ce qui peut mener à perdre davantage, faute de couper les branches mortes. Dans cette dérive, un biais pouvant s’ajouter à un autre, le biais de confirmation, que nous avons déjà vu avec la construction de la carte mentale, va se mettre en œuvre : toute mini-remontée temporaire de la valeur des actions pendant la baisse générale viendra confirmer qu’une remontée est toujours possible. Pour les entreprises, il faut souvent changer de Direction pour que les erreurs du passé soient soldées car la Direction qui en est à l’origine ne veut pas reconnaître sa perte.
- Le biais de disponibilité en mémoire :
Catastrophes naturelles, faits divers, accidents d’autobus, les semaines qui suivent un évènement majeur nous donnent l’impression que des répliques existent. Les statistiques prouvent le contraire.
- Le biais de compréhension :
Une crue centennale a chaque année une chance sur cent de se produire. Notre réflexe est de croire qu’elle a lieu tous les cent ans et que si cela fait quatre-vingt-dix-neuf ans qu’il n’y en a pas eu, il y a de très grandes chances qu’elle ait lieu l’année suivante.
- Le biais de quantification mémorielle
Avec cette propension à enregistrer les informations en liaison avec les émotions, le cerveau ne retient que les intensités au détriment des quantités. Que vous ayez souffert d’une douleur pendant une semaine ou un mois, que vous ayez passé une semaine ou un mois en prison, vous ne vous souviendrez que des moments clés : l’entrée, la sortie, les moments intenses, mais votre souvenir ne conservera pas la durée de l’épreuve. Chez le sportif, l’émotion de la médaille obtenue efface les années d’efforts passées pour l’obtenir. Un cerveau « objectif » devrait être capable de calculer la somme de toutes les épreuves quotidiennes multipliées par leur intensité pour retenir une valeur totale pour la période. Sans ce biais, nous réaliserions certainement beaucoup moins d’exploits.
Voilà une présentation rapide de quelques biais. S’il y en a vraiment 200 déjà recensés, il y a des questions à se poser sur notre manière de raisonner. C’est donc une raison de plus de savoir se remettre en question quand notre cerveau « bug » comme ses équivalents les ordinateurs.
7.6 Le cerveau, le connaître pour être plus performant
Quel jeu hypnotique de miroirs que d’utiliser son cerveau pour juger ou aider son propre cerveau ! Heureusement, ce ne sont pas les mêmes zones qui sont sollicitées pour observer, juger et agir. Une clé pour être plus performant : apprendre à transformer les efforts intellectuels en plaisirs intellectuels.
Pour commencer par la mémoire, comment le cerveau crée-t-il un souvenir ? Par un enchaînement d’étapes : la perception des informations (grâce à nos 5 sens), l’émotion qui influence l’intensité du souvenir, l’attention renforcée par l’émotion qui maximise la mobilisation des neurones pour stimuler la mémoire de travail, la consolidation qui va créer des liens entre la nouvelle information et notre base de connaissance, la reconsolidation renforcée par le rêve, la répétition de l’expérience pour une mémorisation de long terme.
Les 5 formes de mémoire :
- Perceptive (dès la naissance) : mémoire durable, elle retient les sensations de la reconnaissance des formes, des sons, des goûts. C’est le souvenir de La madeleine de Proust.
- Procédurale (dès la naissance) : mémoire durable, elle permet d’acquérir des compétences motrices et cognitives, comme marcher, faire du vélo, sans réapprendre à chaque fois.
- Sémantique (à partir de 2 ans) : mémoire à long terme, elle inclut les mots et le langage et permet de retenir les connaissances générales et abstraites apprises sur le monde ou sur soi.
- Épisodique (à partir de 3-5ans) : mémoire à long terme, elle engrange les souvenirs d’évènements personnels. Elle permet également de nous projeter dans le futur.
- De Travail (à partir de 7 ans) : mémoire à court terme, elle permet de garder très brièvement en tête les informations pour calculer, répondre à une question ou résoudre un problème. Elle s’efface ou est convertie en mémoire à long terme.
Cinq formes de mémoire ont été identifiées car elles ne font pas appel aux mêmes zones du cerveau. Les mémoiresPerceptive et Procédurale démarrent dès la naissance, alors que la mémoire Sémantique se développe à partir de 2 ans (ce qui permet de retenir des mots très tôt). La mémoire Épisodique démarre à partir de 3-5ans, ce qui est une explication potentielle pour l’absence de souvenirs précis avant cet âge. Quant à la mémoire de Travail (celle qui consiste à répéter dans sa tête un numéro de téléphone pour ne pas l’oublier), elle n’apparaît que vers l’âge de 7 ans.
Les rois de la mémorisation en ont tiré leurs méthodes d’apprentissage :
– Favoriser l’attention, en renforçant les émotions (éveiller nos 5 sens) pour gagner en intensité de mémorisation ;
– Maintenir l’attention sur des périodes courtes (25 minutes) pour être efficace ;
– Favoriser l’enregistrement, en associant des images aux sujets à mémoriser ;
– Ancrer les informations en les reliant à d’autres mots, d’autres histoires ou d’autres bibliothèques mentales (méthode des « loci »[12]) déjà mémorisés ;
– Expliciter la logique des discours en les formalisant en diagrammes, en enchaînements logiques, en liens entre les thèmes abordés (sous forme de mind map) ;
– Faciliter l’apprentissage en reliant les mots aux gestes : pour cela, on alterne enseignements et réalisations pratiques, les gestes sont décrits à haute voix pour que savoirs et automatismes se mettent en place ;
– Répéter les informations apprises à intervalles réguliers (1 jour, 1 semaine, 1 mois, 3 mois, 1 an…) pour les enregistrer dans la mémoire à long terme ; en effet, il vaut mieux vaut passer 1/4 d’heure chaque jour pendant 8 jours sur un sujet, plutôt qu’une seule fois 2 heures .
La qualité du sommeil est déterminante pour consolider l’apprentissage.
Un mal fou à retenir le nom des gens ? Normal, si notre mémoire ne peut pas relier cette information à d’autres évènements, d’autres notions qui font sens dans notre mémoire, les noms s’effacent. Pour s’améliorer, il faut tenter de mettre le cortex au travail pour associer volontairement chaque nom à des jeux de mots, des liens avec d’autres expériences vécues, des listes de personnes relevant du même cercle professionnel…

Figure 53 : La mémoire mobilise de nombreuses parties du cerveau Source : Queensland Brain Institute
Les émotions ? Elles sont indispensables bien sûr, l’existence se nourrit d’émotions éphémères qui font généralement notre bonheur quotidien. Parfois malheureusement, les émotions négatives s’installent aussi et nous minent. Il semble plus facile de pouvoir les accueillir que de les refouler.
L’intérêt de la méditation de pleine conscience [13]est confirmé par les études scientifiques. Apprendre à nommer les émotions et à les observer sans les juger, donne du recul. Sur le plan physiologique, c’est le cortex préfrontal gauche chargé de processus cognitifs et émotionnels qui s’épaissit avec la pratique de la méditation. Le contrôle exécutif (planification et réalisation de nos actions) s’améliore aussi, ce qui permet une meilleure résistance au stress et à la dépression. La respiration est une fonction fascinante : le fonctionnement de nos organes est automatique, nous n’avons pas de contrôle sur le fonctionnement de nos intestins, de nos reins, de notre foie, de notre cœur… Mais curieusement, pour la respiration, qui fonctionne automatiquement, nous pouvons reprendre la main facilement sur l’activité de nos poumons : la respiration est une fenêtre qui ouvre sur l’intérieur.
L’intuition ? Ce serait trop simple si elle n’existait pas. Nous connaissons tous la poussée d’Archimède, la pomme d’Isaac Newton ou le tableau périodique des éléments chimiques de Dimitri Mendeleïev. Leurs découvertes sont issues du travail inconscient qui trie, relie, enchaîne nos expériences. Chez les joueurs d’échecs, par exemple, les novices réfléchissent en utilisant leur mémoire à court terme qui utilise le Lobe préfrontal et le Néocortex. Ce n’est pas le cas des experts : les images cérébrales montrent qu’ils mobilisent leur mémoire à long terme, logée notamment dans le gyrus fusiforme. C’est cette même partie du cerveau qui sert à la reconnaissance des visages. L’éclair de génie qui fait émerger une solution subitement, souvent après s’être reposé, le coup d’œil de l’expert ou le « feeling » du pompier qui fait évacuer tout le monde en entendant des craquements inhabituels, comme le pressentiment inexplicable qui se confirme par la suite, ont leur place dans nos décisions. L’intuition, qui fait appel à des « schémas » enregistrés avec l’expérience comme peut le faire un radiologue ou une infirmière pour leurs diagnostics, la machine peut aussi le faire. C’est certainement comme cela que Deep Blue, le supercalculateur conçu par IBM a battu le champion d’échecs Garry Kasparov. D’après les neuroscientifiques, les « bonnes » intuitions émergent dans nos domaines d’expérience, en l’absence d’émotion, dans des situations familières et pour des sujets rencontrés fréquemment. Les intuitions ne doivent pas être confondues avec la satisfaction de nos instincts primaires (faim, soif, frayeur, reproduction…) qui peuvent servir aussi en cas d’urgence. L’intuition féminine ? Cette opinion largement populaire, notamment chez les femmes, reste à être étayée même si, comme nous l’avons vu, la capacité à interpréter les expressions du bébé pour en comprendre les besoins est une piste.
Selon Olivier Houdé[14], nous disposons de trois systèmes cognitifs : le premier système appelé « heuristique » produit notre pensée « automatique » et intuitive. C’est une pensée rapide, économique mais dont la fiabilité n’est pas assurée. Pour surveiller cette partie spontanée (« Euréka d’Archimède ») de notre cerveau, un deuxième système « d’inhibition » piloté par le cortex, « siffle la fin de la récréation » en cas de prise de conscience d’erreurs potentielles. Le relais est alors pris par un système « algorithmique » (« Raisonnement cartésien ») de nature logicomathématique pris en charge par le cortex lui-même. Comme le cortex prend du temps et de l’énergie, paresse ou économie d’énergie nous font souvent privilégier la pensée automatique ou intuitive.
La maîtrise de soi ? En cas de danger, le cerveau a tendance à perdre cette faculté de prendre le temps de faire des hypothèses et de les évaluer pour en choisir une. Les fonctions instinctives reprennent alors le dessus, et en état de panique le comportement de l’Homme se rapproche dangereusement de celui d’une mouche affolée dans une bouteille. Les avantages de la maîtrise de soi ? Certainement davantage de santé, de longévité et de bien-être. Cela mérite une petite exploration. Dans les années soixante, Walter Mischel de l’université de Stanford a utilisé son test du « marshmallow » pour « torturer » des enfants laissés seuls face à une guimauve qui leur était présentée. La consigne était simple : il était possible de manger la friandise mais ne pas la manger tout de suite permettait d’en obtenir deux à la fin du test. Dès la porte fermée certains se précipitaient pour l’avaler, d’autres s’occupaient l’esprit en chantonnant, fermant les yeux, et les derniers passaient le test sans effort apparent. Ce test de patience est révélateur des caractères : interrogés à l’âge de 30 ans, ceux qui s’étaient maîtrisés persévéraient largement dans leurs objectifs de long terme et les atteignaient plus souvent que les autres. Notre cerveau tend à survaloriser les gratifications immédiates (le système de la récompense) et à dévaloriser les récompenses aléatoires et lointaines (promues par le cortex) : je préfère me gaver aujourd’hui de chocolat même si mon cortex me rappelle que l’excès n’est pas bon pour la santé. Le self-control peut être illustré par l’aptitude à abandonner un avantage immédiat au profit d’objectifs à plus long terme. La maîtrise de soi entraîne alors moins de comportements toxiques comme les addictions de type alcool, drogue, sucre, jeux numériques… En revanche, lorsque l’addiction est en place, il devient impossible de contrôler les impulsions, l’addiction génère un fonctionnement du cerveau proche d’un état de stress, le cortex est court-circuité… Exit la maîtrise de soi.
Comment s’extraire d’une addiction ? En cas d’addiction, la volonté par le raisonnement semble ne pas suffire. Notre activité de contrôle par le cortex s’épuise vite et un peu de fatigue ou d’inattention ouvrent la porte aux impulsions qui recherchent une récompense à court terme. Une introspection préalable est nécessaire pour se convaincre de l’intérêt de la démarche. En complément, les tentations doivent être écartées, à l’aide de tiers si nécessaire donnez votre smartphone à quelqu’un si vous voulez en réduire la consultation. Il est nécessaire de se fixer des étapes en commençant par les plus faciles pour multiplier les petites récompenses qui encouragent et créent une dynamique de progrès. Le regard d’un tiers dans cet démarche peut aussi aider comme le permettent les groupes de parole à visée thérapeutique. Pour éviter tout recours à la réflexion, les efforts peuvent être fondus dans une routine qui relève d’automatismes. Il est souvent plus efficace d’anticiper, dès le départ, les obstacles éventuels que vous allez rencontrer pour imaginer les réponses afin d’éviter surprise et effort quand ils se présenteront. Enfin, rendez public votre engagement : le regard des autres sera encore une fois un stimulant pour l’atteinte de l’objectif.
Du mouvement réflexe au raisonnement le plus élaboré, nous sommes équipés pour faire face à un éventail très large de situations. Nous devons apprendre à vivre et exploiter ce potentiel. Une personne équilibrée sera capable d’aller jusqu’au bout de sa spontanéité et de ses émotions lorsque la situation le permettra et reprendre raison et maîtrise de soi quand la situation l’exigera. Nous avons en nous cette possibilité d’adapter notre attitude aux situations. Un médecin légiste pourra passer une journée de travail intense et malgré tout être submergé par l’émotion du décès d’un proche le soir même. Un gynécologue pourra exercer son métier avec brio et avoir une sexualité normale dans sa vie personnelle. Un bûcheron pourra abattre des dizaines d’arbres dans la journée et s’extasier devant la floraison de son orchidée à la fenêtre de sa maison. Être équilibré, c’est pratiquer cette gymnastique intellectuelle en l’adaptant à la réalité du territoire.
Éric Berne[15] est un des piliers de ce que l’on appelle l’analyse transactionnelle. Cette approche a comme vertu d’aborder les relations classiques que nous vivons chaque jour dans nos couples, nos familles, nos communautés. Pour simplifier cette approche riche et inspirante, celle-ci classe notamment nos comportements en « Parent », « Adulte », « Enfant ». Le « Parent », dont l’archétype est le prêtre, exige l’ordre, la discipline, et ne tolère aucun écart par rapport à la norme. L’« Adulte », dont l’archétype est l’avocat, fonctionne de manière professionnelle en traitant les sujets avec une approche rigoureuse, rationnelle, documentée. L’« Enfant » est émotion, jeu, rébellion. Les individus qui s’entendent bien sont sur la même « longueur d’onde » : les « Parents » avec les « Parents », les « Adultes » avec les « Adultes », les « Enfants » avec les « Enfants ». Ils ont la même vision des choses et des cartes mentales comparables. S’entendent bien aussi, les caractères complémentaires « Parents »/« Enfants ». Le réflexe serait de se dire : « je choisis le rôle “Adulte”, celui qui apparaît le plus raisonnable ». En fait, chacun de ces types de comportement est adapté à des situations différentes. Des personnes trop enfermées dans un comportement s’excluent de situations qui n’y correspondent pas. Il y a un temps pour le rappel à l’ordre, un temps pour un travail professionnel, un temps pour le jeu, la détente, la liberté. Être équilibré, c’est cultiver cette aptitude à vivre chacune de ses situations avec aisance. Être parent, c’est adopter un éventail de comportements adaptés selon les situations : pour que son enfant s’épanouisse, il doit y avoir de la place pour le rappel à l’ordre, le conseil d’adulte et le jeu.
Inutile de nous mentir à nous-mêmes et faisons la chasse à nos dissonances cognitives. La dissonance cognitive naît quand ne sont pas alignées nos réflexions « je pense », « je dis », « je fais ». L’action est le moyen le plus efficace pour créer cet alignement. Pensez-y lors des bonnes résolutions de l’année prochaine : je veux maigrir, arrêter de fumer, pratiquer un sport, réaliser une corvée, changer de comportement, changer d’attitude… Dites-le et faites-le, la pensée produira récompense, fierté et sérénité et vous pourrez penser progressivement comme vous dites et comme vous faites. Pour modifier un comportement, cette approche « je dis, je fais » tournée vers l’action semble beaucoup plus efficace qu’une aventureuse recherche dans le monde bien compliqué du « je pense ». N’en déplaise aux adeptes des approches de nature psychanalytique qui commencent par rechercher dans le cerveau une explication ou les sources de leurs maux en oubliant de tenter de les traiter directement par l’action : les petites réussites du début feront place à des réussites plus importantes et le cerveau sera très heureux de pouvoir enregistrer avec plaisir ce succès.
« Heureux les fêlés dont le crâne laisse passer la lumière » Attribué à Michel Audiard, scénariste et réalisateur de films français 😉
Il est impossible de ne pas mentionner les progrès de la science dans la connaissance de l’influence du microbiote intestinal sur le fonctionnement général de l’individu. Transférer le microbiote d’une souris de laboratoire présentant des troubles de l’humeur à une souris en bonne santé, transfère à cette dernière ces troubles de l’humeur. Un microbiote bien nourri entretient un cerveau bien portant. Un régime alimentaire de type méditerranéen diminuerait les risques de sy mptômes dépressifs de 33 %. À l’inverse une alimentation trop riche en sucres et graisses saturées, modifierait la perméabilité intestinale et laisserait passer des molécules et toxines qui favoriseraient l’anxiété, la dépression, les troubles bipolaires ou la schizophrénie. Dès à présent, les régimes fleurissent pour réduire l’occurrence de la maladie d’Alzheimer.
Connaître le cerveau permet aussi d’améliorer nos capacités d’innovation. L’innovation est facilitée par un découplage des zones d’alertes (amygdales) et de contrôle (cortex) qui encadrent nos réflexions pour imaginer de manière débridée un grand nombre de réponses différentes aux mêmes situations. Dans les groupes créatifs, là aussi, pour libérer l’imagination au maximum, le droit à la critique des autres est exclu. De nombreux artistes stimulent cette libération de la pensée en utilisant des psychotropes qui jouent ce rôle de découplage. Sans avoir recours à ces artifices chimiques, l’improvisation musicale en est une bonne illustration où se mêlent la maîtrise d’un instrument de musique et la liberté de l’usage des notes. Il faut d’abord apprendre laborieusement à « faire des gammes » pour que les gestes deviennent des automatismes réalisés sans effort. C’est alors le moment de se faire plaisir et de stimuler son potentiel de virtuose : les automatismes vous libèrent du besoin de contrôle et la composition peut enfin laisser place à l’imagination. Les sportifs vivent les mêmes étapes et les performances maximales qu’ils réalisent interviennent quand ils trouvent cet équilibre magique entre contrôle léger et libération des automatismes.
7.7 Le libre arbitre, notre bien le plus précieux
De la même manière que la matière inerte est devenue vie, la vie a permis l’émergence d’un système nerveux qui a engendré ce que nous appelons l’esprit. Les neurosciences permettent maintenant de mesurer l’activité cérébrale liée à la production de notre esprit sous forme de chaleur, d’électricité ou de réactions chimiques. Pour des esprits cartésiens, ces mesures remettent en cause l’approche de René Descartes (1596-1650) qui séparait le corps de l’esprit, une position qui datait de Platon (428-348 av. J.-C.). Nous savons maintenant que l’esprit est bien une expression de la matière et ce constat donne raison à Baruch Spinoza (L’éthique, 1677) pour qui esprit et matière forment un tout. Ce tout, Spinoza l’appelait Nature ou Dieu, et ce dernier point, discutable, fut totalement réfuté par la communauté juive portugaise d’Amsterdam à une époque où l’on n’hésitait pas à brûler les hérétiques de son genre. La pensée ne relève pas de la magie mais d’un fonctionnement logique né de l’activité du cerveau. Après avoir partagé ce constat d’un esprit matérialisé sous forme électrique ou chimique, après avoir refusé l’existence du hasard au bénéfice de liens causes-effets qui régissent l’ensemble de l’Univers, sommes-nous vraiment libres de nos choix si nous dépendons d’enchaînements logiques indépendants de notre volonté ? Disposons-nous d’un libre arbitre pour prendre nos décisions ?
« J’ai toujours pensé que mon esprit était indépendant de la matière jusqu’au jour où il a rencontré alcool et substances illicites ». Anonyme 😉
Les neurosciences progressent dans l’identification des différentes parties de notre cerveau qui participent à nos processus de décision. Rappelons qu’il y a d’abord nos décisions « instinctives » qui sont prises en liaison avec l’amygdale pour les émotions (frayeur, attirance…) et l’hypothalamus qui alerte sur les besoins vitaux (faim, soif, reproduction, sommeil…). C’est l’amygdale qui est à la manœuvre lorsque l’on décide de fuir devant un danger, et c’est l’hypothalamus qui vous fait éviter les gens désagréables, ceux qui augmentent votre taux de cortisol (hormone du stress) dans le sang et votre rythme cardiaque. En revanche, sur les sujets plus complexes, lorsque nous prenons le temps de réfléchir, c’est notre conscience, logée dans le cortex qui prend le relais. Toutes les informations y convergent : informations sensorielles (vision, audition, goût, toucher…), émotions en provenance de l’amygdale, perceptions physiologiques fournies par l’hypothalamus, connaissances, souvenirs… Les informations sont rassemblées, tempérées, évaluées dans le cortex. À noter la contribution d’une autre partie du cerveau, le striatum, qui participe à la construction de la sélection. La décision est prise à partir de la compétition entre différentes populations de neurones qui portent les différentes options. Sans oublier le circuit de la récompense qui influe fortement sur les évaluations.
Cette connaissance plus fine des processus de décision permet-elle d’éclairer la réflexion sur l’existence d’un libre arbitre individuel ? C’est peut-être le concept de libre arbitre qui prête à confusion. Nous vivons dans un monde déterministe et nos décisions sont prises de manière instinctive ou en pesant les différentes options qui s’opposent au sein de notre cortex. En conséquence un individu sain de corps et d’esprit est prévisible car ses arbitrages sont soit instinctifs (donc préprogrammés de façon automatique) soit raisonnables (donc calculés). Même constat pour un juge chargé d’arbitrer lors d’un procès, juge-t-il « librement » ? En excluant toute pression politique, sa décision va s’appuyer sur son appréciation en tenant compte de la loi, de son expérience, de son humeur… Il va lui-même, ironie du sort, vérifier si lors des faits l’accusé avait bien toute sa conscience, qu’il était en possession de son « libre arbitre ». Ce que le juge vérifie c’est que le prévenu avait toute sa « tête », sa capacité de décision raisonnée, liée au cortex. Cette approche éclaire la construction de la loi pour les crimes et délits. La vie en société a fait émerger le besoin de morale pour fixer des règles de vie. La loi reprend la morale et y associe des sanctions afin qu’elles soient dissuasives pour ceux qui sont tentés de sortir du cadre. Et ça marche ! Les citoyens ont la liberté de faire tout ce qu’ils veulent, ils restent libres de leur destin mais ils doivent intégrer dans leurs décisions raisonnées la probabilité d’être sanctionnés en cas d’infraction. Si les sanctions ne sont pas suffisamment dissuasives, elles sont augmentées par la loi. Les lois permettent dans près de 95 %[16] des cas de garder les citoyens « libres » de leurs choix lorsqu’ils respectent les règles de la vie en société. Au travers de ces exemples, le libre arbitre n’évoque pas une véritable liberté mais plutôt une pleine conscience de ses actes, décidés dans le cadre d’une décision réfléchie. La justice des Hommes ne s’est pas encombrée de philosophie sur le libre arbitre : tout individu sain d’esprit est responsable de ses actes car il est considéré disposer d’une volonté libre d’appliquer ou de transgresser les lois auxquelles il est soumis. Dans la réalité, les connaissances sur le cerveau permettent de suggérer que si l’on connaissait notre génétique, notre histoire et notre perception de l’environnement, nous serions tous complètement prévisibles. Il faut noter que même la justice garde des marges de manœuvre pour prendre en compte l’histoire des inculpés afin d’éventuellement édulcorer ses décisions.
« Le libre arbitre des hommes consiste à choisir la femme qui décidera à leur place ». Bernard Werber, écrivain français 😉
Notre existence se construit de la même façon : nous ne connaissons pas notre avenir mais nous avons le choix de nous ouvrir sur le monde, de nous informer, de grandir, de nous soumettre ou de transgresser les règles de l’environnement qui nous entoure. Nos décisions nous paraissent libres grâce à notre ignorance de l’avenir et de nos processus réels de décision.
Pour en revenir à Spinoza, la conclusion de sa réflexion réfute l’existence du libre arbitre et parle de la mort comme d’une simple transformation de la matière, ce qui nous rend à la fois mortels et éternels. Était-il convaincu de ce qu’il écrivait ? Ce qui est sûr, c’est que pour éviter que sa communauté religieuse s’occupe de précipiter son rendez-vous avec l’éternité, Baruch Spinoza a demandé que le recueil de ses réflexions iconoclastes ne soit publié qu’un an après sa mort. Voilà en tout cas une libre décision, un libre arbitre qui lui a permis de mourir de sa (belle) mort, en l’occurrence de tuberculose…
« Nous sommes libres de nos choix mais ce sont nos choix qui ne sont pas libres ». Sophia
Alors libre arbitre ou pas, vous êtes libre de décider !
Après avoir approfondi notre liberté de penser, place à une réflexion sur notre liberté d’agir car nous sommes soumis à de nombreuses manipulations qu’il est important de repérer.
[1] Le terme d’« amygdale » désigne en fait « deux amygdales » cérébrales situées au niveau des lobes temporaux de chaque hémisphère cérébral. Les deux termes sont employés indifféremment.
[2] 1 Watt représente une consommation d’1 Joule/seconde.
[3] Situation dans laquelle les tunnels forment des raccourcis entre les effets constatés et leurs origines sans aucune remise en cause.
[4] Knecht et al (2000)
[5] Thomas Bayes (1702-1761) mathématicien britannique et pasteur inventeur de la formule : P(A/B) = P(B/A) x P(A) : P(B).
P(A/B) est la probabilité de l’événement A sachant que B s’est produit.
P(B/A) est la probabilité de l’événement B sachant que A s’est produit.
P(A) est la probabilité a priori de l’événement A.
P(B) est la probabilité a priori de l’événement B.
[6] Un algorithme est la description d’une suite d’étapes permettant d’obtenir un résultat à partir d’éléments fournis en entrée ; une recette de cuisine peut être considérée comme un algorithme permettant d’obtenir un plat à partir de ses ingrédients.
[7] Ministre de la justice français
[8] Déprivation : Privation d’un chose à laquelle on avait accès auparavant
[9] Agentivité (Agency en anglais) : capacité de l’être humain à agir de façon intentionnelle sur lui-même, sur les autres et sur son environnement.
[10] Métavers ou metaverse : contraction du mot « metauniverse » inventé en 1992 par Neal Stephenson dans son livre « Snow crash »
[11] Voir les nombreuses démonstrations et simulateurs existants sur internet #Monty Hall #trois portes #probabilités
[12] Les informations à retenir sont associées à des lieux sur une carte ou un palais dont vous connaissez par cœur la configuration.
[13] Se mettre en tailleur, se concentrer sur sa respiration, observer ses pensées, la méditation de pleine conscience vous permettra de renforcer le détachement, la capacité au « lâcher prise ». Le mental devient plus souple, les addictions, les obsessions s’estompent, les désirs aussi ; le « soi-même » est privilégié et le sentiment de bien-être, ici et maintenant, s’impose. Chacun renoue avec son corps en cultivant une bienveillance vis-à-vis de lui-même.
[14] Enseignant-chercheur psychologue, université de Paris
[15] Psychiatre américain, fondateur de l’analyse transactionnelle
[16] En 2018, 1% de la population adulte américaine était en prison contre 0,7% en Russie, 0,3% en Chine et moins de 0,1% dans tous les pays de l’Europe de l’Ouest. Selon les estimations du Bureau of Justice Statistics (BJS) américain, 1 individu sur 15, soit environ 6,6% de la population américaine pourrait, à un moment donné, pourrait être incarcéré au cours de sa vie.