11. Nous sommes les parents de ceux qui vont vivre à 10 milliards d’habitants sur Terre
Notre espèce a peu évolué génétiquement au cours des 200 000 dernières années et nous venons en deux siècles d’inventer au-delà de ce que nous devons maîtriser. Le même individu qui vivait avec 200 personnes peut se trouver à la tête aujourd’hui de plus d’un milliard d’Hommes. Notre instinct, notre capacité de réflexion, nos réglementations, nos cultures sont en retard par rapport aux enjeux. Les solutions d’hier ne répondent plus aux défis à affronter. Il est temps d’apprendre à mieux comprendre nos limites individuelles et collectives, et à maîtriser ce que nous avons inventé. Sans cette mise à jour, il n’y aura pas de volet culturel mondial, pas de réponse partagée à l’échelle planétaire. Avec son intelligence et son imagination exubérante, l’Homme pense avoir échappé momentanément à la main invisible de la sélection naturelle, mais celle-ci le rattrapera d’autant plus vite s’il n’adapte pas son comportement instinctif à ses nouvelles responsabilités. Le XXe siècle a été le siècle des excès, le siècle où l’espèce a vandalisé son futur. Le XXIe siècle est celui des pénuries. Les pénuries, en cours et à venir, sont nombreuses : énergie, eau, alimentation, métaux (Cuivre, Nickel, Étain, Cobalt, Aluminium, peut-être le Fer), terres rares[1], médicaments… Les pénuries ne génèrent pas simplement des manques mais une décroissance imposée, qui diminue la capacité de redistribution pour réduire les inégalités. Des inégalités insupportables entre couches sociales ou entre nations, ne peuvent que réattiser les convoitises, les conflits à toutes les échelles, à l’heure où les armements n’ont jamais été aussi capables de destructions massives.
« La Nature a-t-elle enfanté un savant fou ou un Homo sapiens sage ? Nous n’avons pas encore la réponse mais n’oublions pas que nous sommes la réponse ». Sophia
À ces pénuries s’ajoutent d’autres défis mondiaux qui nécessitent des réponses mondiales : sécurité des peuples (dans l’environnement physique et le cyberespace), climat, santé, biodiversité, droits de l’Homme, économie… Saurons-nous inventer une néocroissance qui permette la poursuite d’une croissance du bien-être pour tous, sans croissance de la consommation de biens matériels non renouvelables ?
« Le progrès ne sera plus l’accumulation de richesses mais l’accumulation d’adaptations ». Sophia
Dès à présent, apprenons à explorer l’espace et les océans plutôt qu’à conquérir l’espace et les océans. Il nous faut faire un bien commun de ce qui n’appartient encore à personne comme la Lune, le fond des océans, l’Antarctique peut-être. Il ne s’agit plus de conquérir pour posséder mais d’explorer et de trouver les usages qui laissent le moins de traces. Nous sommes capables de nous adapter rapidement : en une génération, la propriété des livres, des disques ou des cassettes vidéo s’est transformée en location à distance sur internet.
La fuite en avant de ceux qui promettent la conquête de la planète Mars après avoir saccagé la Terre, répète les erreurs du passé. Promettre Mars, c’est se donner le droit de continuer à détruire la Terre en croyant pouvoir s’échapper. Cela ne correspond pas aux besoins de 8 milliards d’habitants qui ne possèdent pas de planète B. Mars n’est pas habitable en l’état et la planète potentiellement habitable[2] la plus proche, Proxima Centauri b est à 4,24 années-lumière de la Terre. Si l’on considère qu’avec nos technologies actuelles nous pouvons atteindre la planète Mars en 6 mois, il faudrait 89 000 ans pour atteindre Proxima Centauri b. Les planètes suivantes sont trois fois plus loin. S’il devait y avoir un nouveau siècle des Lumières à l’échelle mondiale, ce serait éventuellement un nouveau « siècle quantique » qui garderait les pieds sur Terre pour faire mieux avec autant.
11.1 Le XXIe siècle des pénuries

Figure 73 : Nauru, le Paradis perdu
Au large de l’Australie existe une petite île, Nauru, un des trois plus petits pays du monde (21 km2 de superficie) qui fut le plus riche par habitant et qui est devenu l’un des plus pauvres aujourd’hui. Découverte par les Européens en 1798, elle fut appelée Pleasant Island par sa beauté ; plaisante, elle l’est restée jusqu’au jour où l’on découvrit que l’île était une mine de phosphate à ciel ouvert. Au cours des années qui suivirent, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Australie, le Japon (qui déporta pendant la deuxième guerre mondiale tous les habitants) se la disputèrent. Le pire, plein de bonnes intentions, était encore à venir. Le 31 janvier 1968, l’État de Nauru devient indépendant. Les quelque 10 000 Nauruans n’ont plus besoin de travailler, de payer d’impôts, tout est offert par l’État. Tout est importé, y compris toute la force de travail. En 1977, on inaugure le plus haut gratte-ciel d’Océanie, 190 m de hauteur. Le gouvernement est corrompu, les investissements désastreux. En 1995, c’est la fin du spectacle : il n’y a plus de phosphate, il reste les carcasses de voitures abandonnées, les bâtiments sont en ruines et les habitants aussi. Au cours des siècles précédents, comme pour de nombreux habitants des îles du Pacifique, faute de nourriture abondante pendant des générations, les Nauruans avaient progressivement acquis un métabolisme adapté à la frugalité. Avec la richesse, l’abondance alimentaire a entraîné une généralisation du diabète qui est devenu la première cause de mortalité de l’île. Pleasant Island est maintenant abandonnée de tous et nombre de ses habitants sont partis vivre ailleurs.

Figure 74 : Consommer sans prévoir, c’est se condamner
Notre Terre est une île isolée dans l’espace. En 1990, la sonde Voyager 1, alors qu’elle se trouve à plus de 6 milliards de kilomètres de la Terre et avant de quitter notre Système solaire, photographie un minuscule point bleu hésitant, notre Terre. Carl Sagan[3], dans son texte intitulé « Pale Blue Dot » nous le rappelle : « Regardez ce point. C’est ici. C’est notre foyer. C’est nous. Dessus se trouvent tous ceux que vous aimez, tous ceux que vous connaissez, tous ceux dont vous n’avez jamais entendu parler, tous les êtres humains qui y ont vécu. La somme de nos joies et de nos souffrances. Des milliers de religions, d’idéologies et de doctrines économiques remplies de certitudes. Tous les chasseurs et cueilleurs, tous les héros et tous les lâches, tous les créateurs et destructeurs de civilisations. Tous les rois et paysans, tous les jeunes couples d’amoureux, tous les pères, mères, enfants remplis d’espoir, inventeurs et explorateurs. Tous les moralisateurs, tous les politiciens corrompus, toutes les “superstars”, tous les “guides suprêmes”, tous les saints et pécheurs de l’histoire de notre espèce ont vécu ici… Sur ce grain de poussière suspendu dans un rayon de Soleil (…) Notre planète est une poussière isolée, enveloppée dans la grande nuit cosmique. (…) Il n’y a peut-être pas de meilleure démonstration de la vanité humaine que cette lointaine image. Pour moi, cela souligne notre responsabilité de cohabiter plus fraternellement les uns avec les autres, et de préserver et chérir le point bleu pâle, la seule maison que nous n’ayons jamais connue ».

Figure 75 : Lever de Terre, Apollo 8, 1968, NASA
Nous respirons le même air, nous buvons la même eau, nous sommes tous préoccupés par l’avenir de nos enfants, nous mourrons tous, nous partageons les mêmes pénuries, nous préférons entretenir la paix que déclencher la guerre. Pourtant, la cohabitation fraternelle que Carl Sagan appelle de ses vœux est loin d’être spontanée car nos instincts n’y conduisent pas : les pénuries relèvent souvent de phénomènes à tendance qui ne se résolvent naturellement que par une explosion, en l’occurrence les guerres chez les Hommes.
« Celui qui ne connaît pas l’histoire est condamné à la revivre ». Karl Marx et Friedrich Engels, philosophes allemands / Manifeste du parti communiste, 1847
La paix se maintient par des phénomènes à constance, à l’aide d’efforts permanents pour l’entretenir. Malheureusement, elle est encore considérée comme un intermède entre deux guerres ; l’histoire l’a prouvé à maintes reprises. Faut-il pour autant être fataliste ? La paix est un combat, elle n’est pas naturelle, elle demande un effort pour tempérer les égoïsmes, réduire les peurs, partager des valeurs communes, apprendre des autres…
Guerres et Paix, l’affrontement entre phénomènes à tendance et phénomènes à constance :
Les phénomènes à constance génèrent des milieux stables comme les équilibres entre planètes, la composition de l’eau de mer, le rééquilibrage permanent des températures par les courants aériens ou les courants maritimes, l’équilibre entre espèces dans une forêt primaire… Pour les organismes vivants, c’est l’homéostasie qui caractérise la stabilité des paramètres du milieu intérieur. Les équilibres sont fragiles et des facteurs déclenchants les font basculer en les soumettant à des phénomènes à tendance ; le déséquilibre qui en résulte s’accroit jusqu’à une explosion qui génère la possibilité d’un nouvel état stable. La chute d’une météorite a signé la fin de l’ère des dinosaures ce qui a permis l’émergence des mammifères. Une tumeur cancéreuse non traitée prolifère jusqu’à la mort de l’individu qui l’héberge. Certains phénomènes à tendance peuvent participer à des cycles métastables. En biologie, l’ovulation est un exemple de phénomène à tendance inclus dans un cycle régulier : la production d’hormones chez la femme s’accumule, ce qui génère en deux semaines la production d’un ou plusieurs ovules à partir d’un ou plusieurs ovocytes jusqu’ici en dormance. L’explosion correspond à l’ovulation elle-même : l’ovule est alors libéré et le niveau d’hormone redescend à un niveau de base, avant de reprendre lors du cycle suivant. On observe ainsi un cycle de 28 jours chez l’humain. Le même phénomène à tendance se constate dans la Nature avec les geysers qui explosent à un rythme régulier. Dans l’atmosphère, la montée en température de certaines zones génère des conflits de masse d’air qui se rééquilibrent par les orages, les tempêtes, les ouragans.
L’histoire de l’homme semble pour l’instant vivre cette succession naturelle de périodes de paix stables et de points de déséquilibre qui génèrent les guerres destructrices qui précèdent les paix suivantes.
Il faut pouvoir faire la guerre à la guerre. Tant qu’il y aura des militaires, il faudra des militaires. Malheureusement une seule nation plus forte que les autres a tôt ou tard envie d’imposer sa loi aux plus faibles. Selon Nietzsche, la faiblesse des uns déclenche plus souvent l’agressivité de ceux qui la perçoivent plutôt que leur compassion. L’instinct prédateur/proie est ancré en nous. Nous sommes comme cela. Le réarmement des pays en cours ne génère aucun équilibre qui puisse permettre la paix. Il génère surtout l’envie d’en découdre, en particulier dans un contexte de pénurie. Chaque pays ou chaque coalition trouvera toujours, un jour ou l’autre, plus fort qu’elle. L’histoire primitive peut se répéter indéfiniment sans autorité mondiale supérieure militairement aux autres États de la planète. Il faut reconnaître que si la police s’occupe de faire respecter la loi choisie par les citoyens et relève des États, les militaires n’existent que pour faire face à d’autres militaires. Les États obtiennent la paix intérieure tant que leur armée ne peut être remise en cause par un groupe militaire intérieur comparable. Le monde pourrait s’en inspirer pour disposer d’une armée qu’aucun autre ne pourrait défier. Bien sûr, il reste à sécuriser le contrôle de cette armée mondiale pour s’assurer qu’elle reste au service des intérêts et de la sécurité du monde : ce que les pays font, le monde peut essayer de le faire en cultivant ce paradoxe de se doter des moyens d’être le plus fort pour éviter la loi du plus fort.
« La guerre, c’est le massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent et ne se massacrent pas ». Paul Valéry, écrivain français
L’ONU, qui a fait suite à la Société des Nations, créée par la volonté et sous l’autorité des vainqueurs de la deuxième guerre mondiale, n’a pas encore été en mesure de jouer ce rôle de gendarme du monde, que se disputent toujours une poignée d’États dominants qui mêlent leurs intérêts propres à la fonction pacificatrice attendue. Au cours de l’histoire, nombre d’États se sont rassemblés pour faire face à un péril commun. L’avènement d’une autorité mondiale renforcée peut suivre le même chemin. Les périls sont là. Ils sont identifiés et nous défient de manière croissante. Combien faudra-t-il de guerres mondiales pour que la raison et l’anticipation l’emportent ? Puisque nous assistons à une course aux pénuries et que nous savons que c’est une course aux conflits, y a-t-il des humains raisonnables qui voudront s’asseoir à la table des efforts pour les éviter ?
« La diplomatie sans les armes, c’est la musique sans les instruments ». Otto Von Bismarck, chancelier d’Allemagne
Nous pouvons changer d’ère sans attendre un cataclysme. Nous pouvons gérer les pénuries en évitant les guerres, par l’avènement d’une autorité mondiale. Pénuries et décroissance vont demander davantage d’innovation et de justice, car si l’on a moins de ressources et moins de richesses à répartir, les risques d’écart entre couches sociales ou entre pays pourront devenir intolérables. Ce sont d’urgentes innovations anticipatrices dont nous avons besoin, pour éviter les pénuries qui nous menacent. C’est tout à fait possible : « l’âge de la pierre s’est terminé non pas parce qu’il n’y avait plus de pierres »[4] mais parce que l’Homme avait inventé l’usage de nouveaux matériaux, comme les métaux, qui lui rendaient davantage service.

Figure 76 : « La sécurité est un besoin fondamental pour chacun d’entre nous »
11.2 Le XXIe siècle des défis mondiaux et les pistes d’espoir
« Une seule planète, une seule famille, un même avenir », chacun peut souscrire au slogan de conclusion du G20 de septembre 2023, mais ce sont les objectifs et les plans d’actions qui manquent. Les optimistes diront qu’en nommant les choses, on leur donne une chance d’exister. Nous pouvons au moins nous unir sur les périls communs : faut-il attendre qu’ils deviennent insupportables pour les traiter ensemble ? Après avoir fait le constat que nous avions du mal à agir en prévision, la culture de l’anticipation doit s’installer.
Rappelons ces sujets mondiaux que nous avons à traiter : pénuries, sécurité des peuples (dans l’environnement physique et le cyberespace), climat, santé, biodiversité, droits de l’Homme, économie.
Chacun de ces enjeux est complexe, demande la participation de nombreux experts pour contribuer aux réflexions d’une autorité mondiale chargée d’évaluer et optimiser des choix à l’échelle mondiale, piloter les efforts et générer un sentiment de justice pour les efforts menés.
Le sujet est bien trop vaste pour faire l’objet d’un seul ouvrage mais deux thèmes comme le réchauffement climatique et la défense de la Nature, méritent d’être partagés pour éclairer la réflexion.
Pour parler du changement climatique, quoi de mieux que de s’intéresser à quelques mesures objectives :

Figure 77 : Rapport du GIEC, 2021
À moins d’être complotiste et de penser que le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) invente les chiffres, force est de constater que les augmentations de température dans le monde, commencent à partir de 1850 pour s’accélérer à partir de 1960. Cette évolution ressemble très fortement au développement de l’industrie et de l’usage des moteurs, fort consommateurs d’énergie à partir de la moitié du XIXe siècle. Le bois, le pétrole, le gaz, ce sont des conserves d’énergie solaire, parfois de plusieurs millénaires, que nous restituons dans l’atmosphère en les brûlant depuis deux siècles. L’accumulation de gaz carbonique dans l’atmosphère qui en résulte, favorise l’effet de serre et le réchauffement climatique.
Nous avons besoin d’inventer une industrie consommatrice d’énergies renouvelables, après deux siècles pendant lesquels l’industrialisation et l’usage des énergies fossiles ont décuplé la force de travail et affranchi l’Homme de ses limites physiques. The Shift Project[5] évalue la puissance apportée par les machines, à l’équivalent de 200 Hommes[6]pour chaque Homme vivant sur Terre. Chacun d’entre nous dispose donc de l’équivalent de 200 esclaves humains virtuels pour assurer notre bien-être matériel. Par ailleurs, le développement du moteur et de l’industrie, à partir de 1850, suit une courbe proche de celle de l’émancipation des femmes dans les pays industrialisés. La disparition de l’avantage de la force physique, dont bénéficiaient les hommes, a multiplié les emplois favorables aux qualités intellectuelles, et apporté ainsi les conditions d’un rééquilibrage hommes/femmes.
« Si l’évolution de la libération de la femme a suivi l’évolution des émissions de gaz carbonique, que se passera-t-il si nous inversons la courbe » ? Un macho anonyme 😉
Le vent, les courants marins sont dus à l’énergie solaire. La vie, donc nous-mêmes, fonctionne indirectement à l’énergie solaire. Un des enjeux pour l’humanité, c’est de vivre en consommant chaque année de l’énergie solaire captée pendant la même année ou de l’énergie liée aux vents et aux marées, aux atomes ou à l’activité du noyau terrestre. Nous en sommes loin ! Selon le Global Fooprint Network[7], le jour du dépassement de la capacité de la Terre à reconstituer ses ressources[8] en 2023 était le 2 août ! Faut-il insister encore pour rappeler que ce sont les plus riches qui doivent faire l’effort le plus important ? En tenant compte d’une consommation moyenne de terrien, nous devrions n’être que 4,4 milliards sur Terre pour permettre le renouvellement de ces ressources. Ce chiffre se réduit à 2,8 milliards d’habitants pour une consommation moyenne française et 1,54 milliard pour une consommation moyenne d’un habitant des États-Unis. Des chiffres comme 1,54 milliard d’habitants pour un renouvellement des consommations montrent que ce n’est pas une possible décroissance démographique (nous partons de 8,2 milliards en 2024) qui suffira pour calmer rapidement notre consommation actuelle. Nous avons des sources de production d’énergies alternatives qui sont en cours de perfectionnement, mais même les solutions prometteuses doivent faire l’objet de bilans systématiques, comme pour les éoliennes et les centrales nucléaires dont la construction et de démantèlement sont consommateurs d’énergie fossile. Les sujets à aborder sont donc forts complexes et les bonnes solutions apparentes peuvent se révéler trop « carbonigènes » pour être soutenables. Le sujet redouble de complexité quand on analyse nos consommations car nous utilisons du pétrole pour tous nos usages du quotidien : s’habiller, se transporter, se loger, produire et cuire des aliments, se soigner, pratiquer du sport, nourrir ses animaux de compagnie… Si l’on en croit leur livre « Time to Eat the Dog ? The Real Guide to Sustainable Living », Robert et Brenda Vale estiment que l’empreinte carbone annuelle d’un chien de taille moyenne à l’alimentation carnée est équivalente à un SUV qui parcourt 20 000 km par an. Les 163 millions de chats et de chiens des États-Unis représenteraient la consommation de 20 % des humains selon Gregory Okin de l’université de Californie. La même réflexion peut s’appliquer à nos véhicules « de compagnie » si l’on recourt à des solutions de substitution aux énergies fossiles pour alimenter les voitures avec de l’alcool de canne à sucre ou de l’huile de colza plutôt que de produire des aliments pour les humains.
En 2015 ont été signés les accords de Paris pour se promettre, à l’échelle des 195 pays participants, des engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre pour limiter l’augmentation de température de la Terre à 1,5 °C d’ici 2100. D’ici 2030, le coût du changement climatique a été estimé à une fourchette de 290 à 580 milliards de dollars par an, pour atteindre 1 000 milliards de dollars en 2040 selon les chiffres échangés à la COP 27[9] de 2022. Les pays pauvres, qui ont très peu contribué aux émissions de CO2, sont pourtant fortement impactés par les conséquences du réchauffement telles que les sécheresses, les inondations, ou les tornades tropicales. Ils demandent aux gros émetteurs comme les États-Unis, l’Union Européenne ou la Chine de prendre en charge la réduction des émissions et la réparation des dommages occasionnés. Il semble juste que les pollueurs et les bénéficiaires de deux siècles d’industrie payent pour compenser les effets négatifs de leur croissance passée et actuelle. Les pays rentiers, soit par leur base installée (pays industrialisés), soit par leurs matières premières (pétrole, gaz, minerais), doivent être sollicités pour participer à un fonds commun. Lors de la COP 27 de 2022, les parties présentes ont entériné le principe de ce fonds pour compenser les « pertes et préjudices » liés aux dégâts irréversibles déjà causés par le réchauffement climatique dans les pays les plus vulnérables. La dynamique est enclenchée, avec un montant de 300 milliards de dollars de promesses en 2024.
La tâche est immense car les courbes montrent que les sources d’énergie ne se sont pas substituées jusqu’à présent, mais additionnées les unes aux autres : nous n’avons jamais consommé autant de charbon et l’emploi des énergies renouvelables reste encore négligeable. Les pays européens notamment, qui ont délocalisé leur production industrielle vers les usines du monde que sont la Chine ou l’Inde, ont beau jeu de s’étonner que ces pays polluent davantage.
Quelques jalons mondiaux de mesure et engagements sur notre empreinte écologique :
- 1972 : Rapport Meadows
- 1987 : Protocole de Montréal (Protection de la couche d’Ozone)
- 1990 : Premier rapport du GIEC
- 2009 : Définition des neuf limites planétaires
- 2015 : Accord de Paris
- 2016 : Accord de Kigali (interdiction des fluorocarbures)
- 2022 : Sixième limite planétaire franchie (cycle d’eau douce)
Appliquée à un pays comme la France, l’atteinte d’une hypothétique neutralité carbone en 2050 exige que les 10 % des citoyens les plus riches baissent de 81 % leurs émissions et que les 50 % les plus pauvres réduisent leurs émissions de 4 %. Une comptabilité équitable des émissions devrait prendre en compte au moins trois critères : les émissions annuelles directes, les émissions liées aux importations (matériaux de construction, matériaux industriels, vêtements…) et l’historique des émissions, puisque le gaz carbonique accumulé dans l’atmosphère provient en grande partie de la consommation passée des pays développés qui se sont dotés en infrastructures et en bâtiments dont ils bénéficient actuellement.

Figure 78 : Notre consommation mondiale de charbon n’a jamais été aussi forte, les nouvelles sources d’énergie s’ajoutent mais ne se substituent pas aux précédentes
Pour enfoncer le clou, le rapport mondial sur les inégalités (World Inequality Lab) indique qu’1 % des individus les plus riches génèrent autant de gaz à effet de serre que 50 % des plus pauvres. Un mode de vie élevé génère une consommation élevée. Cela peut être considéré comme une bonne nouvelle si ces riches (qui ont les moyens de financer l’innovation ou d’être précurseurs dans de nouveaux usages), acceptent de jouer ce rôle de précurseurs, en devenant plus frugaux ou en adoptant des solutions aujourd’hui plus chères mais respectueuses de l’environnement. Il faut apprendre à explorer le « mieux » plutôt que le « davantage ». Un monde avec moins de croissance n’est pas un monde sans développement c’est-à-dire sans acquisition de qualités nouvelles.
Le tableau, qui mesure les excès de notre empreinte écologique, peut être complété par les travaux du Stockholm Resilience Centre (Suède) qui suit neuf limites planétaires depuis 2015. Pour chacune d’entre elles, est déterminé un seuil au-delà duquel existe un risque d’emballement. Nous avons déjà dépassé ces seuils pour six limites : le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, le cycle de l’eau douce (pour sa partie verte contenue dans les sols et la biosphère), le changement d’utilisation des sols (dégradation due à l’élevage et l’agriculture), la perturbation du cycle du phosphore et de l’azote, l’introduction de produits artificiels dans la biosphère (plastiques, produits chimiques, produits nucléaires…). La prochaine limite qui pourrait être atteinte, c’est l’acidification des océans (due à l’excès de gaz carbonique dans l’atmosphère). Pour terminer deux dimensions supplémentaires sont suivies : l’augmentation des aérosols dans l’atmosphère et l’appauvrissement de l’Ozone stratosphérique. Source d’espoir et de réversibilité, les efforts réalisés pour supprimer l’utilisation des fluorocarbures dans l’industrie, semblent bien avoir réduit le fameux « trou » dans la couche d’Ozone identifié dans les années 1970. La résorption complète est attendue vers 2060.
Il est difficile de croire que ces déséquilibres se résoudront spontanément sans douleur. La répartition des efforts dans un pays demande l’intervention de l’État, et la répartition des efforts à un échelon mondial, nécessite une autorité mondiale. Le réchauffement climatique n’est plus une crise temporaire, il s’installe et si une décroissance des biens matériels est envisageable chez les pays riches, une poursuite de la croissance matérielle (logements, infrastructures, équipements…) est indispensable chez les pays pauvres. Si le déséquilibre actuel entre zones du monde n’est pas réduit par des réalisations locales, le rééquilibrage se fera par les flux migratoires ou par les guerres. Comme dans l’atmosphère, les différences de pression imposent des rééquilibrages d’autant plus violents que les écarts entre masses d’air sont élevés. Pour mesurer, expliquer, décréter, inciter, répartir, sanctionner, donner un sentiment de justice autour des efforts ou de la croissance des pays, il paraît nécessaire que les États délèguent une partie de leur autorité et de leurs moyens à une entité mondiale.
En vérité, il faut se l’avouer, nous arrivons difficilement à aimer notre prochain au-delà d’aimer nos enfants (et encore… !). Ce sont nos États qui nous imposent une générosité, subie pour le bien de la collectivité, et qui, en échange nous fait grandir, nous forme et nous donne les opportunités pour construire notre réussite, notre richesse. C’est à la collectivité que nous devons notre éducation, notre entrée dans le monde du travail, l’achat des services que nous avons rendus, les services de santé dont nous bénéficions… La solidarité qui paraissait évidente à l’échelle de la tribu, a été progressivement intégrée par l’impôt et sa redistribution, au sein des 193 pays reconnus par l’ONU. Il reste donc à concevoir et faire appliquer des règles de générosité contrainte, à l’échelle planétaire, pour trouver les moyens de sauvegarde de la planète. L’épidémie de Covid a permis de montrer par exemple les limites de l’action de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). L’OMS est une agence internationale mais n’est pas supranationale, elle n’a donc pas d’autorité sur les États ; elle peut émettre des normes, des réglementations ou des avis sans pouvoir les faire appliquer ; ses recommandations ne sont pas contraignantes et ne font en aucun cas l’objet de sanctions en cas de non-respect. La Covid a déclenché une compétition entre États pour l’accès aux produits de prévention et aux vaccins. Les pays vainqueurs de la course aux vaccins en ont fait un outil de « soft power » pour renforcer leur influence auprès des autres. Il est dommage que la réflexion et l’orchestration n’aient pas été menées à un niveau mondial, pour s’assurer que la gestion de l’épidémie mondiale était traitée à la bonne échelle pour économiser et concentrer les moyens. Les dépenses inutiles relevant de la concurrence entre pays, ont été vite cachées comme poussière de l’histoire sous le tapis de l’oubli. Malgré les sommes considérables dépensées, chaque pays a retenu que le salut était dans l’autonomie, dans le repli sur soi-même car l’on ne pouvait compter que sur ses propres forces. Voilà une expérience de plus qui vient générer l’inverse de l’ordre mondial souhaité.
« Ce n’est pas parce qu’on craint de la commettre mais c’est parce qu’on craint de la subir que l’on blâme l’injustice ». Platon, Philosophe grec
Sans cette délégation d’autorité à l’échelle mondiale, nous nous condamnons à répéter les mêmes erreurs, les mêmes égoïsmes de repli plutôt que de cultiver des égoïsmes coopérants dans le cadre d’une « coopétition » qui partage des règles mondiales.
« Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde ». Brice Parain, repris par Albert Camus, Philosophe français
Pour faire preuve d’objectivité entre pays il faut aussi mesurer les contributions positives. Dans cet esprit, la fondation américaine « International Financial Reporting Standards (IFRS) » a créé l’International Sustainability Standards Board (ISSB) pour élaborer un nouveau langage comptable extra-financier. L’objectif est d’élargir les critères de décision en associant une valeur aux ressources de la planète (l’eau, les terres cultivables, l’énergie…) et aux émissions qui résultent de l’usage de ces ressources… Pour que les entreprises soient évaluées dans leur rôle « Planet friendly [10] ». L’Union Européenne fait appel à l’EFRAG[11] sur ces principes d’économie « verte ». La France s’est dotée d’un label ISR[12] pour les fonds de gestion qui en suivent les règles environnementales, sociales et de gouvernance. Les entreprises utilisent pour leur part, les normes européennes ESG traitant des critères Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance. Malgré ces efforts louables du privé, dans le cadre d’une économie libérale, les entreprises ne fourniront des efforts que si leurs actionnaires, leurs employés et surtout leurs clients le demandent. Les efforts attendus sont tels qu’ils doivent être complétés par une volonté politique qui impose des règles du jeu équitables entre entreprises, pays…
« Ce qui ne se mesure pas ne s’améliore pas ». William Edwards Deming, mathématicien américain
Les mêmes constats concernent la défense de la Nature et l’entretien de la biodiversité, notre deuxième sujet d’illustration. Pourquoi les pays responsables de l’Amazonie réduiraient-ils la déforestation et renonceraient-ils à des occasions de profits pour faire plaisir à un Occident bien nourri, donneur de leçons ? En Amazonie, ce sont les Indiens, dont la religion primale vénère la nature, qui jouent ce rôle de sentinelles en s’opposant aux colons locaux, mais leurs moyens sont réduits. De l’autre côté de la planète, en Asie, pourquoi le planteur de palmiers à huile de Malaisie arrêterait-il ses plantations, au bénéfice de quelques Orangs-outans pour satisfaire la ménagère de New York ? Pour traiter ces sujets, des organismes existent, comme l’Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services (IPBES) ou l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN). Elles sont complétées par des ONG comme le WorldWide Fund for Nature (WWF) qui réalise une contribution indéniable mais insuffisante. Les ONG ont l’avantage de représenter un contrepouvoir aux États et à ce titre, elles jouent un rôle précurseur qu’il faut renforcer pour représenter au-delà des frontières existantes les intérêts que les gouvernements ne prennent pas en charge. Aujourd’hui les consommateurs asiatiques, africains, européens ou américains peuvent être mieux défendus par une ONG internationale contre des multinationales, que ne peuvent le faire leurs pays respectifs. Mais une ONG n’a pas les moyens que pourrait avoir une autorité mondiale.
Il faut le reconnaître, ce sont souvent des ONG internationales qui ont ouvert la voie de la défense de la Nature sur un plan mondial. Faut-il rappeler que nous avons encore beaucoup à apprendre de la Nature ? Elle représente 3 milliards d’années d’essais et d’erreurs pour nous inspirer en matière de pharmacie, de formes géométriques pour mieux pénétrer dans l’air ou dans l’eau (depuis la forme du faucon en piqué qui inspire les avions de chasse jusqu’à la forme du bec du martin-pêcheur pour les trains à grande vitesse), de matériaux (depuis les protéines du fil d’araignée jusqu’à la résiline dont l’élasticité permet à la puce de sauter 125 fois sa taille), de réactions chimiques peu coûteuses en énergie et réalisées à température ambiante… La défense de la biodiversité préserve notre alimentation, notre climat, nos sources d’inspiration, un bien-être de tous les jours… Qui n’apprécie pas une promenade en forêt ou des arbres en milieu urbain pour rafraîchir les rues ?

Figure 79 : « Donnez un coup de pouce à la nature, elle vous donnera un coup de main »
C’est en particulier notre ignorance qui nous met en danger, car notre méconnaissance des liens qui relient les êtres vivants peut provoquer des catastrophes : un exemple récent concerne les épidémies de rage en Inde. Dans les années 1990, on comptait près de 40 millions de vautours en Inde, alors qu’il n’en resterait que 20 000 aujourd’hui. Le coupable ? Un anti-inflammatoire, le Diclofénac, qu’utilisent les vétérinaires pour soigner les plaies des vaches en Inde, depuis que cette molécule est dans le domaine public (1994), ce qui a rendu son prix dérisoire. Les vaches sont mieux soignées mais, au pays des vaches sacrées, elles meurent en liberté, et ce sont les vautours charognards qui les font disparaître. Malheureusement le Diclofénac crée des déficiences rénales mortelles pour les charognards qui consomment les vaches traitées. La conséquence, c’est qu’au bout de quelques années, ce sont les chiens errants et les rats qui ont remplacé les vautours. Leur nombre s’est donc accru et l’on compte maintenant près de 58 900 décès[13]humains par an dus à la rage par morsure de chien. Avec le nombre de maladies infectieuses transmises par les carcasses, la mortalité globale humaine pourrait atteindre 100 000 personnes par an, une véritable catastrophe sanitaire. Souvenons-nous qu’en intervenant sur la Nature, dont les équilibres sont complexes, nous déclenchons des phénomènes à tendance dont les conséquences peuvent se révéler majeures.
Sera-t-il possible de concilier le respect de la biodiversité et couvrir la satisfaction des besoins, notamment alimentaires, de 10 milliards d’êtres humains ? Une bonne nouvelle : c’est possible, par davantage d’agriculture et proportionnellement moins de pêche. Cette agriculture doit être plus efficace, plus économe en ressources avec l’aide du numérique qui permet d’optimiser les apports (engrais, eau, lumière, traitements) là où ils sont nécessaires. Il faudra poursuivre la sélection des espèces, choisir les variétés les mieux adaptées aux conditions climatiques pour gagner de nouveaux terrains aujourd’hui semi-désertiques ou ne pas en perdre à cause du réchauffement climatique. L’élevage traditionnel doit aussi évoluer. En 2014, la FAO, Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, estimait que le secteur de l’élevage[14] représentait 14,5 % des émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine. Le méthane émis par la panse des ruminants y est pour beaucoup. Il faut y ajouter la consommation en eau, la pollution potentielle par les excréments, les traitements massifs… Place maintenant aux protéines végétales issues des légumineuses (soja, pois, lupin…) qui fixent l’azote de l’air, grâce à une symbiose bactérienne dans leurs racines ; les esprits sont prêts dans les pays occidentaux, pour augmenter cette consommation de végétaux, d’autant qu’elle ne heurte pas notre conscience comme le fait l’abattage d’animaux. Les insectes peuvent être une autre source alimentaire comme c’est historiquement le cas dans de nombreux pays tropicaux, mais il reste à les rendre alléchants pour les autres cultures !
« Il ne sert à rien à l’homme de gagner la Lune s’il vient à perdre la Terre ». François Mauriac, écrivain français
Moins de chimie et davantage de Nature devraient permettre de progresser dans la protection des cultures par un usage accru d’insectes prédateurs ou de bactéries (permettant le contrôle biologique des ravageurs des cultures), ou par le renforcement des défenses des cultures par amélioration génétique. Les enjeux pour l’amélioration des cultures pour mieux nourrir, mieux résister à la sécheresse, produire des molécules organiques indispensables, encouragent le recours contrôlé à l’usage d’Organismes Génétiquement Modifiés (OGM). Comme pour toute innovation, le contrôle et la réglementation s’imposent. Nous avons déjà 40 000 ans de consommation d’Organismes Génétiquement Sélectionnés (OGS) depuis que l’agriculture et l’élevage existent. La sélection des plantes et des animaux a permis de rendre nos cultures et nos élevages bien plus productifs que leurs ancêtres sauvages. La création de variétés nouvelles s’est accélérée dès le début du XXe siècle : depuis 1908, plus de 3 000 variétés de plantes ont été obtenues en provoquant des mutations chez les plantes mères, en les soumettant à des rayonnements (ionisant ou UV) ou en les exposant à des produits chimiques. Les descendants mutants qui présentaient des avantages ont été conservés. De nombreuses améliorations génétiques ont ainsi été réalisées avant que la technologie des OGM apparaisse dans les années 1970. Dès 1980, les progrès se sont poursuivis pour que des séquences de plusieurs gènes favorables soient introduites dans le génome des plantes, en particulier pour la résistance aux herbicides. Depuis 2010, un ciseau génétique, le Crisp-Cas9, permet de couper l’ADN dans des points précis et ouvre ainsi des perspectives illimitées pour l’addition ou la soustraction de fonctions génétiques. Le foisonnement qui va en résulter impose des règles pour préserver la Nature et donner l’espoir de pouvoir réparer nos excès industriels grâce à des organismes génétiquement modifiés, depuis la dépollution des sols jusqu’à la dépollution des océans. Nos rejets de plastique ont créé un nouveau « continent » en Atlantique Nord qui flotte sur des milliers de km2. Par chance, un champignon (Parengyodontium album) grignoteur de polyéthylène vient d’être identifié. En isolant ses gènes qui permettent de dégrader cette molécule et en les réinjectant dans d’autres champignons ou d’autres bactéries plus prolifiques, tous les espoirs sont donc permis ! Pour la santé, ces techniques pourraient résoudre nos handicaps génétiques ou permettre, par exemple, de produire des porcs dont les organes seraient compatibles avec des greffes chez les humains.

Figure 80 : Sous les vagues, le plastique
Défendre la Nature contre les agressions humaines, c’est nous défendre nous-mêmes. Le concept « One Health [15] » s’étend au-delà des humains : cette extension est évidente pour les virus et bactéries pathogènes que nous partageons avec un certain nombre d’animaux mais les études confirment aussi que la santé des humains est dépendante de la santé des micro-organismes sur Terre. Les religions primales intégraient toutes le respect ou la vénération de la Nature ce qui imposait sa protection. L’agriculture et l’élevage ont fait émerger des religions qui plaçaient l’Homme au-dessus de la Nature sans prévoir de lois pour cette dernière. Aujourd’hui encore la justice est celle des Hommes, celle qui punit les coupables de délits ou de crimes vis-à-vis de victimes humaines. Il y a pourtant des progrès récents sur le plan juridique : par une pirouette de l’histoire, la Nature qui a perdu son statut de divinité au regard de nos contemporains pourrait retrouver un statut de personne morale et ainsi être défendue devant le tribunal des Hommes. Aujourd’hui, lorsqu’une rivière est polluée, ce sont les riverains qui ont subi un préjudice (ou les instances publiques qui les représentent) qui peuvent être défendus contre le pollueur. En donnant une personnalité juridique aux fleuves, aux lacs, aux espaces naturels en général, ils pourront être défendus directement contre les pollueurs. Ce mouvement progresse à l’initiative de pays dont les populations sont restées proches de la Nature : au Costa Rica en 1988, en Équateur en 2008, en Bolivie en 2011, les droits de la Nature ont été écrits dans la Constitution. En Nouvelle-Zélande, le fleuve Whanganui est reconnu depuis 2017 comme un être vivant. Au nord de l’Inde, l’État de l’Uttarakhand a donné au Gange et à son affluent la Yamuna, le droit d’être défendu. Les écosystèmes acquièrent enfin le droit d’exister et d’être défendus contre leurs agresseurs humains.
11.3 Une bonne nouvelle, il est possible de désamorcer la bombe démographique
Nous avons atteint en novembre 2022 le chiffre de 8 milliards d’individus sur Terre. En 1930, la population était de 2 milliards d’habitants. La population humaine a plus que triplé en l’espace d’une vie. On estime que la population actuelle représente 1/15 de tous les humains qui ont vécu sur Terre. En comparaison, la population humaine représentait 5 millions d’habitants, à l’avènement de l’agriculture il y a 10 000 ans. C’est dire combien l’espèce humaine s’est développée de manière fulgurante par la suite. Actuellement, en permanence dans le ciel, nous avons plus d’1 million de personnes en avion, soit la population de l’espèce estimée en 100 000 avant J.-C.
« Croissez et multipliez » n’est plus de mise, c’est un slogan bon pour les bactéries ». Anonyme 😉
Plus gros, plus urbain, plus asiatique, plus vieux, sera l’Homme de 2050. En 2050 nous pourrions atteindre les 10 milliards sous la poussée de l’Afrique subsaharienne et de l’Asie centrale et du Sud. Les migrations sud/nord deviennent une fatalité si les populations concernées ne peuvent trouver de quoi vivre décemment dans leurs pays d’origine.
Au-delà de 2050, l’ONU envisage maintenant certains scénarios stables ou en décroissance de la population humaine. Les ennuis ne sont pas finis pour autant, une population en décroissance est une population proportionnellement de plus en plus vieille, donc moins productive et davantage demandeuse de solidarité sociale.
Faut-il le rappeler, la baisse de la natalité semble très dépendante de l’émancipation des femmes. À l’échelle mondiale, l’émancipation des femmes enclenche une baisse des naissances car leur vie professionnelle s’équilibre avec leur vie familiale. En revanche, dans les pays où les femmes sont dédiées la seule activité familiale et où la protection sociale est réduite à la capacité des enfants à prendre en charge leurs parents quand ils sont âgés, la natalité est débridée. Les enfants servent alors d’assurance retraite pour leurs parents.
« Un pays qui se prive des talents de ses femmes se prive de la moitié de sa population et ne peut que marcher à cloche-pied ». Sophia
Si l’on est convaincu que nos sociétés seront d’autant plus résilientes que tous les talents auront l’occasion de s’exprimer, alors l’éducation et les parcours professionnels doivent être ouverts à tous, en particulier aux femmes.Lorsque les femmes travaillent et qu’elles sont en couple avec un mari actif également, leurs foyers sont d’autant plus solides financièrement, car les deux parents ont des revenus. Une population qui se prive de la moitié de son intelligence, affronte inévitablement les défis de ce siècle à cloche-pied. L’éducation des femmes c’est non seulement rendre apte la moitié de l’humanité à une contribution pour le bien de tous, mais c’est aussi préparer l’avenir, tant une mère a d’influence sur ses enfants.
“Si tu instruis un garçon, tu auras un homme instruit. Si tu instruis une fille, tu auras une femme, une famille et une société instruite.” Rita Levi-Montalcini, médecin neurologue italienne
Nos cultures, principalement patriarcales, ont été entretenues depuis ces temps primitifs où les femmes changeaient de « tribu » pour créer une famille. Cette tradition a favorisé les échanges mais a placé les « échangées » dans une position défavorable puisqu’elles se soumettaient à l’autorité de la famille d’accueil. Avec une pincée supplémentaire de stigmatisation, instillant que les femmes sont hystériques, frivoles, bavardes, incompétentes, impures… Les marges de manœuvre sont restées réduites pour elles, d’autant plus que la prise en charge du fonctionnement intérieur du foyer interdisait toute liberté d’apprendre ou d’entreprendre, en dehors du cercle domestique.
Une autre spécificité féminine qui ferait du bien aux sociétés, c’est que les femmes ont moins recours à la violence et à la délinquance en général que les hommes. À ce propos, dans l’Union Européenne les femmes ne représentent que 5 % de la population carcérale[16]. Est-ce parce qu’elles se font moins prendre ? Est-ce le prix à payer pour nos cultures historiques patriarcales ? La culture patriarcale valorise la testostérone, le rôle masculin de pourvoyeur des biens pour la famille, la responsabilité de la défense des territoires et des biens… Hormis les hormones, si la majorité des hommes est en prison pour des raisons culturelles patriarcales, nos sociétés savent ce qu’il reste à faire.

Figure 81 : Quelques qualités féminines sont à partager avec les hommes
En abordant ce siècle de pénuries, il est temps de mobiliser toutes les compétences pour inventer des solutions et réduire les risques de guerre. Là encore, bonne nouvelle, les femmes devraient représenter une forte proportion des humains pacifistes sur Terre.
« Si les femmes dirigeaient le monde, elles bouderaient plutôt que de faire la guerre ». Jean Yanne, humoriste 😉
Curieusement, il reste à convaincre un nombre important de femmes de leur rôle indispensable pour notre avenir. La culture, le réflexe de soumission, le fatalisme et de nombreux obstacles mentaux, ralentissent le changement vers les études et la vie professionnelle. Même si elle est bien pire, l’expérience de l’abolition de l’esclavage illustre cet enfermement à double détente, constaté aux États-Unis : même « libéré », un esclave restait pauvre, illettré, sans qualification professionnelle, en marge d’une société dont les clés de progrès lui étaient inconnues. À cela s’ajoutait l’état d’esprit de soumission dans lequel il avait vécu, qui bloque l’ambition, l’imagination. L’intégration nécessite alors plusieurs générations si elle n’est pas menée activement pour permettre un rattrapage.
Dans les pays où les femmes travaillent, elles ont généralement leurs enfants plus tard (ce qui réduit mécaniquement le nombre de chances d’en avoir), et les politiques d’encouragement de la natalité par des aides financières ont jusqu’à présent échoué. Les gouvernements peuvent toujours surenchérir mais ils devraient alors se poser la question : faut-il que le pays investisse dans la croissance de sa population historique, au risque de réduire la liberté des femmes, ou choisisse l’accueil d’étrangers ?
« Et si les hommes s’inspiraient des femmes en privilégiant le cœur à cœur plutôt que le corps à corps ? ». Sophia
Parmi les pénuries, celle de la main-d’œuvre engendre des flux migratoires. Pour les pays d’accueil, au-delà de la main tendue vers ceux qui en ont besoin, comment accepter cette part de culture étrangère qui bouscule et enrichit la première, et l’intégrer suffisamment pour préserver la cohésion de la nation ? Un équilibre entre générosité de l’accueillant et effort d’assimilation de l’accueilli semble nécessaire. Apprendre la langue locale, trouver du travail, s’intégrer et respecter la culture en place doivent être des devoirs pour un demandeur d’asile. « When in Rome, do as the Romans do »[17]. Être fraîchement immigré donne un état d’esprit proche de celui que vous avez lorsque vous êtes embauché dans une nouvelle entreprise : vous êtes heureux d’avoir été choisi ; en arrivant, vous êtes prêt à accepter de nombreuses et nouvelles contraintes que l’entreprise vous demandera, alors que 10 ans plus tard, c’est votre employeur qui va devoir fournir des efforts pour vous convaincre de vous adapter. Une société qui n’intègre pas les nouveaux entrants, déclenche l’horloge d’une confrontation culturelle. Une immigration massive peut potentiellement fragiliser la cohésion nationale et demande donc qu’un socle minimum de la culture du pays d’accueil soit expliqué et imposé dans le cadre d’une politique d’intégration. Les démocraties occidentales connaissent une baisse de la natalité qui impose mécaniquement le recours à une immigration pour maintenir l’activité dans leurs pays. Réussir une immigration impose de donner toute leur valeur aux valeurs qui font ces démocraties ; les formuler et en faire un critère d’accueil paraît indispensable pour bâtir des liens culturels partagés avec les nouveaux arrivants sinon le réflexe « communautaire » morcelle la nation. Toute la difficulté est d’intégrer sans imposer l’assimilation[18] pour faciliter l’accueil et conserver une hétérogénéité qui renforce. Une métaphore culinaire peut éclairer ce propos : la mayonnaise. Il faut un jaune d’œuf, une cuiller à café de moutarde et de l’huile ; bien mélanger le jaune d’œuf et la moutarde puis rajouter lentement de l’huile ; on vous a dit lentement ! Si l’addition d’huile est trop rapide, jaune d’œuf et moutarde baignent dans l’huile, il n’y a alors pas de consistance, un liquide non consommable, une « suspension » vous diront les physiciens. À l’inverse, si l’addition d’huile est progressive, on est impressionné par la quantité d’huile que peuvent enrober l’œuf et la moutarde pour donner un produit consistant. Il s’agit alors d’une « émulsion » et « la mayonnaise prend ». Cette expression française s’applique aussi aux groupes d’individus : quand l’entente est bonne, c’est que la « mayonnaise a pris ». Appliquée aux immigrations, une culture ne remplace pas l’autre, mais la culture d’accueil évolue en intégrant tout ou partie de la culture des nouveaux venus. Avec le temps et la tolérance, la mayonnaise prend ! Nombre de nos démocraties oublient de formaliser leurs valeurs et d’accompagner l’intégration des nouveaux arrivants dans la « tribu », pour créer les conditions qui permettent de travailler côte à côte plutôt que face à face.
11.4 La démocratie, un système politique fragile et imparfait mais qui offre un fonctionnement compatible avec la gestion du monde
La démocratie n’est pas une forme de gouvernance spontanée mais elle semble à la fois adaptée à l’animation de populations importantes, et compatible avec un fonctionnement à l’échelle mondiale.
Pourquoi prendre le temps de parler de démocratie ? Ce système a certainement ses faiblesses mais il a une qualité d’avenir : ses citoyens pratiquent une délégation ascendante c’est-à-dire qu’ils confèrent l’autorité à une entité choisie qui les gouverne. Par extension, les gouvernements des nations démocratiques peuvent donc naturellement réaliser une délégation ascendante à une autorité mondiale pour traiter des sujets mondiaux. Ce n’est pas le cas des théocraties ou des dictatures dont l’autorité est résolument descendante. Malheureusement, la démocratie n’est pas une organisation spontanée. Nous prenons la démocratie comme acquise, comme ayant toujours été là, et c’est bien le contraire. Après 300 000 ans de vie en milieu hostile riche en dangers imminents, nos réflexes vont vers l’appartenance à une tribu disciplinée menée par un chef tout-puissant. En cas de crise, cela semble la meilleure organisation pour mobiliser toutes les forces sans discussion inutile afin d’assurer la pérennité du groupe. L’espèce humaine a vécu 300 000 ans de chefs autocrates ayant acquis le pouvoir par héritage, par la force ou quelques alliances.
« Le prince est le bateau, le peuple est l’eau. L’eau peut porter le bateau ou le faire chavirer ». Proverbe Chinois
L’exemple de la Chine ancienne illustre bien ce contrat social millénaire : l’empereur jouissait d’un pouvoir absolu sur ses sujets mais sa responsabilité était engagée. Surnommé le “fils du ciel”, il jouissait d’un mandat du ciel qu’il devait honorer, en conséquence de quoi l’harmonie régnait. Les catastrophes comme les inondations, les sécheresses, les famines, les attaques étrangères étaient considérées comme de sa faute et les lettrés dénonçaient alors cette situation qui conduisait à sa destitution et souvent sa mort car il avait perdu la confiance du ciel. Le gouvernement naturel des Hommes semble donc relever d’une soumission à un monarque, en échange d’une protection. À l’opposé de ce fonctionnement primal, la démocratie offre un contrat social plus favorable à ses citoyens en proposant un pouvoir réparti et équilibré entre différentes institutions (production de lois, armée, justice, police…). Par son fonctionnement complexe, cyclique et renouvelé par les urnes, la démocratie demande une population éduquée, informée et attachée à ses valeurs qui incluent l’allégeance des forces militaires et policières à son autorité. La démocratie est d’autant mieux installée quand les ventres sont pleins et le temps disponible pour les palabres et les revendications de chacun. La démocratie est plus difficile à exercer en cas de crises importantes (économiques, guerres, épidémies…) qui exigent une gestion sur un temps réduit, une unité de décision, des circuits courts d’exécution et une organisation collective soumise et disciplinée. Une solution démocratique existe toutefois en cas de crise par l’attribution de pouvoirs temporaires exceptionnels accordés aux dirigeants. L’histoire montre que dans les démocraties, les grands Hommes naissent des grandes catastrophes en s’imposant par leur charisme et leur courage plutôt que par l’art du compromis démocratique qui vous rend redevable à ceux qui vous ont élu : Roosevelt, Churchill ou de Gaulle ont d’abord été d’abord élus par l’histoire.
« Les temps difficiles créent des hommes forts ;les hommes forts créent des temps prospères ;les temps prospères créent des hommes faibles ;les hommes faibles créent des temps difficiles. ». Attribué à Ibn Khaldoun, historien maghrébin 1332-1406
Si la démocratie semble l’organisation éprouvée la mieux adaptée pour mettre en place une autorité mondiale, prenons le temps d’une revue de son origine, de ses caractéristiques et de ses défauts pour alimenter le débat et mieux consolider son existence.
Nous devons le concept et les mots dêmos (« le peuple ») et krátos (« la puissance, le pouvoir ») à la Grèce antique et ses villes-États comme Athènes dès le ve siècle avant J.-C. Si le concept avait été naturel il se serait largement diffusé par la suite ce qui n’a pas été le cas ! La démocratie athénienne reposait sur trois grands principes : le droit de tous les citoyens à la parole, que ce soit à l’assemblée du peuple ou devant les tribunaux. L’accès de tous les citoyens aux fonctions publiques (par élection ou tirage au sort) ; l’égalité de tous devant la loi. Malheureusement, n’était pas citoyen qui voulait ! Le statut de citoyen était réservé à une minorité, puisque les femmes, les mineurs (moins de 18 ans), les esclaves et les métèques, c’est-à-dire les étrangers, en étaient exclus. Il faut reconnaître à Périclès[19] la paternité de cette formule qui légitime le citoyen faiseur de dirigeants : « bien que peu de gens puissent esquisser un programme politique, nous sommes en revanche tous capable de porter un jugement sur lui ; ce qui signifie que nous ne pouvons pas tous gouverner et diriger, en revanche nous pouvons tous juger le gouvernement, nous pouvons fonctionner comme jurés ».
Nos démocraties libérales modernes ont conçu des régimes parlementaires ou Présidentiels qui partagent des principes proches de représentation et de fonctionnement libéral comme :
- L’adoption d’une constitution qui donne le sens et les principes du « vivre ensemble » ;
- L’existence d’un État de droit ;
- L’élection des représentants ;
- L’équilibre et la séparation des pouvoirs ainsi que les conditions de leur renouvellement ;
- La recherche de l’intérêt général et le respect de la volonté générale ;
- L’égalité des droits (ou égalité face à la loi) ;
- La garantie des libertés fondamentales qui incluent généralement le respect des droits de l’Homme regroupant la liberté de conscience et de culte, la liberté d’expression et de la presse, la liberté de réunion et d’association (celle-ci impliquant le multipartisme), la liberté de circulation ou encore le droit de propriété avec enfin pour ce qui est des démocraties libérales contemporaines, la liberté de commerce (libre-échange).
« Je n’ai jamais cru que la liberté de l’homme consistait à faire ce qu’il veut mais bien à ne jamais faire ce qu’il ne veut pas ». Jean-Jacques Rousseau, écrivain et philosophe genevois (Suisse)
Nos pays démocrates se dotent de Constitutions qui définissent les équilibres entre les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. La Constitution organise leurs rôles mais aussi les liens qu’ils entretiennent, notamment la manière dont ils se contrôlent mutuellement.
A ce dispositif, s’ajoute le concept de laïcité dès le XVIIIe siècle, lorsque le siècle des Lumières fait naître la séparation de l’État et de l’Église en France. La laïcité française actuelle, définie dans une loi de 1905, est une des plus strictes car elle s’inspire de ses fondements républicains universalistes : l’État considère les citoyens comme égaux et indivisibles, sans distinction d’origine ou de religion. En conséquence, l’État français ne subventionne officiellement aucun culte et l’espace public (école, administration) est neutre : les agents publics ne doivent afficher aucun signe religieux. L’État garantit la liberté de culte mais il impose le respect de ses institutions aux religieux.
La laïcité repose sur trois principes : la liberté de conscience et celle de manifester ses convictions dans les limites du respect de l’ordre public, la séparation des institutions publiques et des organisations religieuses et enfin l’égalité de tous devant la loi quelles que soient leurs croyances ou leurs convictions ; chaque individu est protégé, quelle que soit la minorité à laquelle il appartient. La laïcité s’oppose à la théocratie qui soumet les peuples à une religion, elle ne laisse pas de place aux fanatiques qui soumettent par la violence. La laïcité est une terre d’accueil que ne peut offrir la religion. La laïcité rassemble les fois, la religion ne peut rassembler les laïcités.
Toutefois, dans les démocraties, la laïcité reste un concept multiforme : aux États-Unis par exemple le premier amendement garantit la liberté de religion, l’État ne subventionne pas les cultes mais les signes religieux sont largement tolérés dans l’espace public. En Inde, tolérance et coexistence des religions sont imposées par un État officiellement neutre qui intervient dans les affaires religieuses pour maintenir l’ordre ou garantir l’égalité. En Turquie, les choix d’Atatürk (1920), inspirés de la France, disparaissent progressivement au profit d’un retour du religieux dans la sphère publique.
La démocratie est une organisation imparfaite et vulnérable qui a besoin d’entretenir son ancrage local, celui que nous vivons au quotidien
Si le modèle est séduisant, les démocraties doivent se souvenir qu’elles sont vulnérables et qu’elles doivent prendre grand soin d’éduquer, d’informer les citoyens pour que la politique laisse davantage de place à la raison qu’à la passion. La raison a du mal à trouver sa place car les peuples sont par nature passionnés (nationalistes, revanchards, avide d’idéaux), et leurs dirigeants présentent bien des défauts (fascination du pouvoir, soif de gloire, avidité pour les richesses).
Les démocraties sont en effet très imparfaites : si la démocratie est un modèle de décision qui paraît équilibré, comment, nous les électeurs, pouvons-nous sélectionner intelligemment des candidats sans avoir eu de formation préalable, sans lire leur programme et en se fiant à nos émotions pour les élire ? Le vote démocratique est trop souvent émotionnel, nos choix s’appuient sur des perceptions, des anecdotes, une joute oratoire télévisée. Dans un contexte ou la vérité n’est pas contrôlée, le risque est grand. Nos choix ressemblent furieusement à l’achat d’un bien immobilier pour lequel les critères sont souvent abandonnés pour le fameux « coup de cœur » qui se satisfait d’un oxymore du type : « je choisis ce candidat car son discours est peut-être flou mais je me reconnais dans ses mots justes ». Nous devons reconnaître que nous n’avons pas la connaissance, la puissance et l’honnêteté intellectuelle pour choisir objectivement la personne la plus efficace pour un poste politique donné. La tentation sera peut-être qu’un jour, afin d’introduire davantage de rationalité dans le vote lors des scrutins, il sera envisagé de faire appel à une intelligence artificielle qui reliera le classement de nos attentes avec les offres des programmes des candidats pour guider nos choix. Cela impliquera l’émergence de tiers de confiance qui garantiront l’objectivité des algorithmes mais les élections perdront beaucoup de leur charme émotionnel, de leur potentiel d’improvisation et de l’incertitude qui nous fait vibrer.
« La démocratie est le moins mauvais de tous les systèmes ». Churchill, homme d’État, écrivain britannique 😉
« Ce n’est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu’ils ont raison ». Coluche, humoriste français 😉
Une autre imperfection de nos démocraties, qui militent pour la liberté d’expression, c’est leur déficit actuel d’encadrement de l’information numérique qui véhicule beaucoup mieux les « fake news[20] » et le sensationnel pour générer davantage d’émotion que de prise en compte de la complexité de la réalité. Pour des raisons commerciales, les algorithmes des plateformes des réseaux sociaux sont conçus pour nourrir les électeurs de leurs préférences. Ils renforcent ainsi la polarisation entre eux sans éduquer au débat[21], à la modération ou au compromis nécessaires à la paix dans nos sociétés. Les démocraties ont besoin pour leur survie, d’apprendre à renseigner leur population sur ce qui est vrai (les chiffres, les faits, les démonstrations scientifiques), de s’attacher à la réalité prouvée, d’identifier les zones de doutes, d’éduquer, par exemple, aux efforts nécessaires à leur vitalité économique. Pour réduire l’impact des informations fausses, les États vont devoir inventer les moyens d’authentifier une information, de qualifier les sources, d’encourager les plateformes à modérer et vérifier leurs contenus. De leur côté, les citoyens ont actuellement besoin d’une éducation aux médias, d’apprendre à confronter les sources d’information, de rechercher les sources qualifiées comme vertueuses, de garder un esprit critique, de se prémunir des techniques de manipulation… La tâche se révèle immense mais indispensable à la paix.
Une source de vulnérabilité supplémentaire pour nos démocraties apparaît quand les efforts économiques ou militaires s’imposent, car comment être élu avec un discours qui ne repose que sur la réalité, l’effort, parfois le sacrifice, avec pour seule promesse l’espoir d’un hypothétique bénéfice futur à partager ?
« Fermer les yeux en démocratie, c’est risquer de les rouvrir en dictature ». Sophia
Nous avons déjà partagé les nombreux biais qui alimentent nos prises de décision mais en matière d’élection la liste s’allonge ! Une étude de l’université de l’Ohio confirme qu’un groupe de personnes aura tendance à désigner comme dirigeant quelqu’un de narcissique, égocentrique, et avec une confiance en lui à toute épreuve[22]. En guise d’explication, la Harvard Business Review fait référence à Sigmund Freud, qui a notamment analysé la manière dont nous donnons le pouvoir à des gens que l’on admire. Dans ces situations, “un groupe de personnes, les suiveurs, ont remplacé leur propre tendance narcissique par celle du leader. Leur amour pour lui est une forme déguisée d’auto-amour ou un substitut à leur incapacité de s’aimer eux-mêmes” écrivait Freud. C’est la raison pour laquelle beaucoup de « chefs de guerre » accèdent à des postes importants, et finissent par montrer des signes d’incompétence. Pourtant, « l’arrogance et l’excès de confiance, indispensables pour être perçu comme bon leader, seraient inversement proportionnels au talent et à la compétence d’un chef », postule la Harvard Business Review.
Différents modes de scrutin démocratiques :
- Direct : les électeurs votent pour élire leurs candidats à une fonction ou pour exercer un mandat.
- Indirect : les électeurs votent pour élire des représentants appelés en général « grands électeurs » chargés d’élire les candidats.
- Majoritaire : uninominal (un candidat) ou plurinominal (une liste de candidats), à un ou deux tours, à la majorité relative (le candidat ou la liste qui arrive première) ou absolue (le candidat ou la liste qui rassemble plus de 50% des votants).
- Proportionnel : les sièges disponibles sont attribués à la proportionnelle aux listes de candidats proposés.
- Mixte : constitué d’un mélange des systèmes majoritaire et proportionnel
À première vue, le vote démocratique à la proportionnelle représente au mieux les forces en présence. Hélas, ce n’est pas toujours la promesse d’un gouvernement stable. Une majorité est indispensable en démocratie car sans majorité le débat devient cacophonie, chaque parti monnayant en concessions chacun de ses votes en assemblée, au risque de paralyser l’institution parlementaire. Pour favoriser l’émergence d’une majorité, les États choisissent souvent un mode de scrutin différent de la proportionnelle, pour désigner les candidats ou les listes de candidats qui emportent une élection. Pour illustrer l’amplitude des variétés de scrutins qui encadrent les élections démocratiques, voici trois exemples :
- Aux États-Unis, c’est un scrutin majoritaire et indirect (en deux temps) qui est utilisé pour les élections du Président et du Vice-Président : les citoyens votent pour des grands électeurs selon un scrutin majoritaire dans chaque État qui permet au parti qui emporte la majorité des votes des électeurs d’obtenir tous les sièges de grands électeurs de cet État. Ce sont ces grands électeurs qui élisent dans un deuxième temps et à la proportionnelle le Président et son Vice-Président.
- En France, les élections pour les municipalités de plus de 1000 habitants utilisent un mode de scrutin mixte (majoritaire et proportionnel) : le vote des électeurs est pris en compte de deux manières complémentaires : 50 % des sièges sont attribués à la liste majoritaire arrivée en tête et les 50 % autres sièges sont attribués selon la proportion des votes constatés pour chaque liste. La liste majoritaire dispose ainsi d’une majorité de 50 % des sièges + une part des 50 % des autres sièges à hauteur de la proportion de ses résultats. Cela permet de dégager mécaniquement une majorité pour diriger et de s’assurer que les minoritaires sont représentés.
- En Inde, la plus grande démocratie du monde, les élections des députés se tiennent au scrutin uninominal majoritaire à un tour à raison d’un député par circonscription. Dans chacune d’entre elles, le candidat ayant rassemblé le plus grand nombre de voix, quel que soit son score, est déclaré élu.
Autant d’exemples pour monter que le type de scrutin devient ainsi un débat dans le débat pour les démocraties car aucun n’est parfaitement équitable et chaque parti calcule, pour promouvoir celui qui lui est le plus favorable. Les manigances incluent aussi bien sûr le redécoupage des territoires électoraux pour faire pencher la balance favorablement au parti en place.
Autre source de fragilité pour nos démocraties : si elles entretiennent une diversité durable des talents et des compétences grâce à leur ouverture, elles libèrent des forces centrifuges comme l’individualisme. Les États démocratiques offrent confort et sécurité, mais les institutions centralisées qui dispensent scolarité, santé, sécurité ou retraite, détachent les citoyens de leurs responsabilités vis-à-vis de la collectivité. Le risque généré par l’« État providence », c’est l’émergence de citoyens assistés, exigeants sur les services attendus mais déconnectés de la solidarité qui en est à l’origine. Quelle que soit la taille de nos États, la communauté locale reste indispensable pour irriguer au quotidien la morale collective, stimuler la responsabilité individuelle vis-à-vis de la collectivité, entretenir la réprobation de proximité même si elle peut être mal vécue. Les maires des petites villes connaissent bien cet exercice de la démocratie locale car ils restent « à portée d’engueulade ». La santé des communautés à l’échelle locale fait la santé d’un État. On ne devient pas grand criminel du jour au lendemain, c’est un apprentissage qui commence par des incivilités locales, puis des délits, pour pratiquer par la suite des « petits crimes » et bien au-delà… Autrefois, dans les villages africains, tout adulte avait le droit de réprimander n’importe quel enfant en cas de bêtise constatée car tous les adultes étaient responsables de faire appliquer la morale au quotidien. La tribu tout entière avait la charge de l’éducation de ses futurs adultes. Ce droit d’« ingérence » n’existe pas dans les sociétés occidentales. Un enfant peut échapper à l’autorité des parents, des habitants de son quartier, de ses professeurs, avant de rencontrer celle de la rue, ce qui n’est pas toujours souhaitable. Ce sont autant de ratés sur notre capacité à équilibrer liberté et responsabilité sociale qui s’imposait naturellement dans des communautés réduites.

Figure 82 : Un piège de l’État Providence à éviter
Tous les élus vous le diront, leur préoccupation principale c’est d’être réélu ! Alors certains confondent démocratie et gouvernement par les sondages, en choisissant d’être populiste pour être populaire. Qui aura le courage de prendre des décisions impopulaires au risque de ne pas être réélu ? C’est bien une des limites de nos démocraties. Faut-il imaginer des durées plus longues de mandats sans réélection possible pour rendre leur liberté d’action aux élus ?
Dans cette quête de popularité, les médias représentent un enjeu considérable et les campagnes électorales peuvent se révéler fort coûteuses comme c’est notamment le cas aux États-Unis. Posséder les médias devient un enjeu majeur et l’indépendance des médias peut être biaisée par leurs propriétaires : banques, institutions, hommes d’affaires et les contributeurs aux campagnes électorales sont rarement désintéressés… Difficile pour un élu de servir l’intérêt général sans se compromettre avec ceux qui lui ont ouvert leurs médias ou financé ses campagnes électorales.
Faut-il rappeler que le cycle des élections – 4 à 5 ans en général – qui s’impose pour le renouvellement des élus n’est pas toujours adapté aux engagements de long terme, en particulier pour les enjeux mondiaux qui demandent une mobilisation de plusieurs décennies ? Une autre faiblesse est due aux démocraties vieillissantes dont la proportion croissante de seniors risque de faire pencher la balance vers davantage d’immobilisme et de confort, au détriment de l’investissement et des efforts pour l’avenir.
La démocratie a, parmi ses défauts, la perméabilité aux dictatures. Les dictatures s’installent souvent là où la richesse peut être concentrée en quelques mains : pétrole, gaz, pierres ou métaux précieux… Ainsi, les matières premières peuvent devenir une calamité pour une population. Un futur dictateur peut être élu démocratiquement puis manipuler sa population : c’est l’éclosion des démocraties « illibérales » pour lesquelles l’apparente liberté de vote cache l’existence d’un régime autoritaire. Pour cela, il suffit d’isoler la population et la nourrir d’une information sélectionnée au bénéfice du parti dominant, d’effrayer ses citoyens pour alimenter la nécessité de l’Homme providentiel, d’entretenir la peur pour que les instincts primitifs de soumission aux solutions simples reprennent rapidement leur place…
La corruption, plaie des dictatures : « Toi, tu as volé plus que ne le permettait ton grade » selon « Le Revizor ». Nicolas Gogol, romancier russe 😉
Il y a certainement des enseignements à prendre des démocraties où il fait « bon vivre »
Quelles sont les démocraties où il fait bon vivre ? Les exemples sont disponibles. Chaque année, le « World Happiness Report [23] » fait une évaluation à partir des déclarations des citoyens des pays du monde. Plusieurs critères sont pris en compte : la richesse par habitant (le PIB/habitant), (car l’argent ne fait pas le bonheur mais il y contribue…), la perception des niveaux de solidarité, de liberté individuelle, de corruption (signe d’injustice) et la confiance des citoyens envers leurs institutions. Dans le peloton de tête, une majorité de pays du nord de l’Europe : la Finlande, le Danemark, l’Islande, les Pays-Bas, la Suède, la Norvège, la Suisse, le Luxembourg. Même s’il vaudrait mieux parler de bien-être ou de confort plutôt que de bonheur, ces critères peuvent devenir des objectifs opérationnels pour les dirigeants de la planète. Pour sa part, le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) suit un indice de Développement Humain (IDH) qui combine trois critères : une mesure de la santé/longévité (à partir de l’espérance de vie à la naissance), une évaluation du savoir (calculée par le niveau d’éducation scolaire des adultes de 25 ans) et enfin une mesure du niveau de vie qui permet d’intégrer des éléments de la qualité de vie comme la mobilité ou l’accès à la culture. Là encore, les démocraties sont dans le peloton de tête ce qui doit nous rassurer sur le modèle, même s’il est perfectible.
Approfondissons le cas du Danemark qui caracole aux premières places des indices : c’est un pays de taille modérée, appartenant à la Communauté Européenne, ayant adopté un modèle typique des pays Nordiques européens avec une protection sociale renforcée associée à un libéralisme économique. Au Danemark, le sentiment d’appartenance (existence d’un roi) et l’ouverture naturelle au monde par la maîtrise de l’anglais sont largement partagés. Il faut aussi citer une école qui encourage (les élèves en difficulté sont soutenus) avant de sélectionner, un État sans corruption, des citoyens avec une incivilité réduite, une pratique du consensus politique et du dialogue social en entreprise. À noter aussi un bon équilibre hommes/femmes, une envie de progrès et une cohésion sociale forte. Rajoutez une pincée de fierté nationale nourrie par une équipe de football au niveau mondial ou des succès exceptionnels aux jeux olympiques et le tour est joué. Autre particularité du Danemark, le traitement du chômage par la flexisécurité (flexibilité de licenciement pour les entreprises et sécurité pour les employés par les indemnités et la formation continue notamment). C’est une piste intéressante, car le taux de chômage est anxiogène pour l’ensemble de la collectivité. C’est pourquoi une société qui se soucie de permettre aux individus de se sentir utiles est attractive. Il faut rappeler qu’à revenus égaux, un chômeur est en général plus malheureux qu’un travailleur car son estime de soi et son statut social sont dégradés. Le sociologue Danois Peter Gundelach résume les Danois ainsi : « nous sommes un peuple pragmatique, simple, sans rêves de grandeur. Si nous sommes moins désabusés qu’ailleurs, c’est que nos attentes sont plus modestes ; le Danemark est l’une des sociétés les plus égalitaires du monde, ce qui supprime frustrations et angoisses ». Comme dans le pacte tribal, la confiance est le ciment du groupe. Malene Rydahl, danoise d’origine et auteur d’« Heureux comme un Danois » rappelle qu’une des clés est la confiance dans les autres comme dans les institutions qui assurent la justice, la démocratie, la quasi-absence de corruption. Il y a le sentiment d’appartenir à une grande famille. Ce dernier critère explique peut-être pourquoi quelques pays latino-américains sont bien placés dans leur perception de bien-être comme le Panama, la Colombie, et le Costa Rica pour lesquels, malgré des conditions de vie difficiles, les liens avec la famille, les amis ou la communauté en général sont importants : c’est une illustration supplémentaire du rôle de protection du groupe comme facteur pérenne de bien-être individuel, bien avant la richesse. Nous avons besoin, nous les humains, d’abord de sécurité, ensuite de justice et de confort. Une institution mondiale qui garantira la sécurité et la justice pourra obtenir plus naturellement les efforts attendus des citoyens du monde.

Figure 83 : La confiance mutuelle au sein des pays nécessite justice et absence de corruption…
Au-delà du Danemark, la liste des pays inspirants est à poursuivre : la Suisse, la Norvège, l’Autriche, les Pays-Bas, Singapour, et certainement d’autres encore ont des témoignages à partager. La Suisse par exemple a créé une nation à partir d’un archipel de farouches et indépendantes vallées en rassemblant des peuples parlant des patois et des langues différentes comme l’allemand, l’italien, le romanche ou le français. La démocratie directe est une pratique historique qui date du XVe siècle dans les villes de Berne, Lucerne, Soleure et Zurich avec les « Volksanfragen » (« consultations populaires »). Les référendums sur les sujets d’actualité sont un exutoire pour les colères et les frustrations. Ils ne sont pas expédiés à la va-vite mais font l’objet d’affichage et de discussions ouvertes et générales. Le pouvoir ne donne pas l’impression d’être capté par le parlement ou le Président au lendemain de l’élection. Même si la participation atteint parfois moins de 50 %, les acteurs concernés ou impliqués peuvent débattre entre eux et se départager. Une loi peut être proposée par un collectif indépendant à partir de 100 000 signataires. Le référendum peut avoir lieu à l’échelle fédérale, cantonale ou communale.

Figure 84 : La démocratie directe dès le XVème siècle en Suisse
L’exemple vertueux de la Norvège est également à souligner : soucieuse de ne pas dilapider la rente du pétrole, sa constitution indique que seuls les intérêts des revenus du pétrole seront utilisés pour ses dépenses budgétaires et qu’une part minimale de ces revenus sera mise à disposition de pays en voie de développement. Voilà un exemple de rente partagée dans une perspective de long terme et de participation aux intérêts du monde.
Ces quelques exemples de démocraties réussies sont autant de sources d’inspiration pour les autres pays. En revanche, ils restent inopérants pour animer un collectif mondial. La diversité entre pays, qu’il convient de préserver, génère une complexité difficile à piloter. Le monde n’est pas un pays, il demande une coordination entre 193 pays. Une solution serait possible par l’agrégation de pays autour de quelques blocs démocratiques pour créer un ensemble de blocs solidaires. Ces regroupements pourraient se constituer par proximité géographique ou intérêt économique sans épouser obligatoirement les continents géographiques auxquels les États appartiennent. Ces blocs pourraient simplifier le fonctionnement à l’échelle mondiale et s’équilibrer entre eux.
Un bloc démocratique qui a émergé au siècle dernier, c’est celui formé par l’Union Européenne qui pourrait servir d’exemple dans cette préparation à des solutions mondiales.
11.5 L’Union Européenne, un laboratoire pour le monde : 27 nations, 24 langues…
Après la deuxième guerre mondiale qui fit plus de 60 millions de morts dont la moitié en Europe, quelques Hommes sages ont donné naissance à l’Union Européenne (UE) actuelle pour tenter une fois de plus de conjurer cette fatalité guerrière qui déchirait ce continent depuis de nombreux siècles. Ce fut d’abord une communauté économique du charbon et de l’acier entre 6 pays, qui a donné progressivement naissance à l’UE. Celle-ci s’est élargie par la suite dans ses rôles et dans le nombre de ses adhérents. La libre circulation des marchandises et la libre circulation des Hommes, une monnaie unique, des lois et des normes communes ont progressivement façonné cette communauté de destin pour tout un continent. Ici ou là, les résistances restent nombreuses et les gouvernements des États participants souvent accusés par leurs citoyens de ne pas assez défendre leurs intérêts économiques. Le départ du Royaume Uni en 2020 est regrettable et souhaitons-le, temporaire, car l’enjeu n’est pas seulement la défense des intérêts de chaque pays mais l’apprentissage de nations différentes à accepter un pouvoir supranational qui s’impose à tous. On l’oublie, mais les pays à forte population comme la Chine, l’Inde ou les États-Unis ont gardé le réflexe historique de faire coïncider les notions de frontières et de culture nationale unique. Chez eux, pour réussir l’unité du pays, la priorité est donnée à l’homogénéisation de leurs citoyens. Le « melting-pot » doit permettre de faire émerger une population unique et de dissoudre les minorités. Ce schéma de « supernation » n’est pas celui de l’UE que l’on pourrait qualifier de « supranation » avec un regroupement actuel de 27 nations démocratiques, attachées à leurs 27 cultures différentes et 24 langues officielles. C’est un laboratoire idéal pour préfigurer un fonctionnement à 193 pays. Parce qu’elle est pionnière dans l’art de rassembler des nations autour d’un projet commun, l’UE se doit d’être un leader exemplaire dans le traitement des défis mondiaux. Pour la sécurité des peuples, l’UE ne pourra intervenir sur le désarmement mondial qu’en étant elle-même armée.

Figure 85 : L’Union européenne, laboratoire du monde
Cette mission d’exemple pour le monde, les Européens n’en sont pour l’instant pas suffisamment conscients, malgré 70 ans d’expérience qui ont apporté paix et prospérité sur ce territoire. C’est une bonne raison pour faire un bilan rapide pour mesurer le chemin parcouru et souligner les progrès à réaliser.
Dates clés de l’évolution de l’Union Européenne (U.E) :
- 1951 Création de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA)
- 1957 Création de la Communauté Économique Européenne (Traité de Rome)
- 1962 Création de la PAC (Politique Agricole Commune) pour l’autosuffisance alimentaire européenne et l’évolution en puissance agricole mondiale par l’industrialisation et l’intensification
- 1968 Création d’un marché commun avec libre échange des marchandises (plus aucun droit de douane)
- 1979 Élection du parlement européen au suffrage universel direct
- 1985 Signature du traité de Schengen qui permet la libre circulation des personnes en Europe et qui sera mise en œuvre seulement en 1995
- 1992 Signature du traité de Maastricht : c’est le traité fondateur de l’U.E. qui assure :
- La politique étrangère et la sécurité commune
- La coopération policière et judiciaire
- 1993 Création de l’U.E.
- 2002 Union économique et monétaire (création de l’Euro en 2002)
- A suivre…
L’UE est tout d’abord fondée sur l’État de droit. Cela signifie que toute action entreprise par l’UE découle des traités qui ont été approuvés librement et démocratiquement par tous les États membres. L’UE a opté pour une organisation comparable aux pays qui la constituent en créant des institutions européennes supranationales pour organiser la vie politique, économique et judiciaire :
- Une Commission européenne (gouvernement européen) qui siège à Bruxelles.
- Un Parlement européen (députés) qui siège à Strasbourg.
- Une Cour de justice européenne qui siège au Luxembourg.
De grandes réalisations ont été menées par l’Union Européenne, même si la liste des sujets à consolider est encore longue. Voici, ci-dessous une synthèse :
Merci l’Europe :
- Paix et stabilité : L’U.E. a joué un rôle crucial dans le maintien de la paix en Europe après des siècles de conflits. La coopération entre les États membres a contribué à une période de stabilité sans précédent.
- Marché unique : L’U.E. a établi un marché unique qui permet la libre circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes. Cela a favorisé le commerce, l’investissement et la croissance économique.
- Protection des droits humains : L’U.E. a mis en place des normes élevées en matière de droits humains et de protection des minorités, renforçant ainsi la démocratie et l’état de droit dans ses États membres. Hormis quelques dérives comme en Hongrie, la justice et la presse sont indépendantes.
- Politique environnementale : L’U.E. est un leader mondial dans la lutte contre le changement climatique, avec des initiatives comme le Pacte vert européen (« Green deal » en cours d’ajustement) visant à rendre l’économie de l’U.E. « durable ».
- Coopération en matière de sécurité : L’U.E. a développé des politiques de sécurité et de défense communes, renforçant la coopération entre les États membres face aux menaces extérieures.
- Aide au développement : L’U.E. est l’un des principaux donateurs d’aide au développement dans le monde, soutenant des projets visant à réduire la pauvreté et à promouvoir le développement durable.
- Innovation et recherche : Par des programmes comme Horizon Europe, l’U.E. finance la recherche et l’innovation, stimulant ainsi la compétitivité et le progrès technologique.
Encore un effort l’Europe !
- Unité militaire : En bénéficiant de la paix et de ses dividendes, l’Europe n’a pas développé une organisation et une industrie militaires autonomes pour peser à l’échelle internationale sur un éventuel désarmement général.
- Politique étrangère : L’U.E. est critiquée pour son manque de cohérence et de force dans sa politique étrangère, notamment face à des crises comme celles en Syrie ou en Ukraine, où les réponses ont été jugées insuffisantes.
- Uniformité économique : L’absence de politique budgétaire, économique ou fiscale commune entretient une concurrence fiscale entre les États, mal adaptée à une organisation industrielle commune. L’Euro n’est pas la monnaie unique des 27 états actuels. Malgré des critères exigeants d’accès à l’U.E., les disparités économiques subsistent et sont sources de tensions lors des prises de décision.
- Uniformité sanitaire : Bien que l’U.E. ait pris des mesures pour faire face à la pandémie de COVID-19, la lenteur initiale de la réponse et les difficultés d’approvisionnement en vaccins ont été critiquées, suscitant concurrence et frustrations parmi les États membres.
- Défense de son industrie et de son agriculture : la défense du consommateur européen a parfois fragilisé l’industrie et l’agriculture en ne favorisant pas l’émergence de leaders compétitifs à l’échelle mondiale.
- Promotion des bienfaits de sa politique auprès de ses citoyens : les citoyens se souviennent plus facilement des crises mal réglées, de la bureaucratie, des seuls arbitrages en défaveur de leur pays, de la part d’indépendance perdue dans l’Union ; autant de raisons pour vouloir revenir à un passé idéalisé par les partis populistes qui cherchent à se faire élire : Brexit et nationalismes remettent régulièrement en question les valeurs fondamentales de l’Union et l’existence d’une Europe unie.
La consolidation de l’UE a accompagné la progression des richesses pour ses membres fondateurs et a servi d’accélérateur économique pour les nouveaux arrivants comme l’Espagne, le Portugal, la Grèce puis les pays de l’Est issus de l’ex URSS.
L’UE s’est dotée d’un Fonds Européen d’Investissement (FEI), filiale de la Banque Européenne d’Investissement (BEI) pour financer les programmes de demain comme l’électronique (les usines à semi-conducteurs), les batteries, l’espace, l’Intelligence Artificielle ou le quantique afin de favoriser l’émergence de champions industriels européens. Elle dispose d’un fonds social qui finance jusqu’à 10 % des projets régionaux, d’un fonds d’aide qui participe à hauteur de 30 % dans les banques alimentaires nationales. Sa politique agricole commune, malgré quelques faux pas, a permis d’aller bien au-delà de l’autosuffisance alimentaire pour laquelle elle avait été imaginée. Les négociations à l’échelle européenne avec les grands opérateurs mondiaux ont permis de défendre le consommateur européen en modérant les tarifs téléphoniques, les billets d’avion ou les frais bancaires. Trois lois protectrices majeures ont été conçues : l’une pour la protection des données personnelles (RGPD[24]), la deuxième contre les contenus illicites et le contrôle des marchés numériques (Digital Market Act), la troisième pour encadrer les excès potentiels de l’intelligence artificielle (AI Act). Cette défense du consommateur se retrouve aussi dans les labels délivrés dans l’électroménager pour identifier les produits qui consomment le moins d’eau et d’électricité ou les écolabels qui caractérisent les entreprises ayant une démarche environnementale et de recyclage exemplaire. Parmi les labels en attente d’adoption et malgré sa recommandation d’usage dans 7 pays, se trouve notamment le Nutri-Score, mentionné sur les emballages, qui informe sur la qualité nutritionnelle des aliments.
Le brassage encouragé par le commerce, la libre circulation des Hommes, le tourisme, les échanges universitaires ont permis aux populations de mieux se connaître et fraterniser. Pour construire une citoyenneté européenne, il faut se connaître entre Européens. Faut-il une preuve de ces rapprochements réussis ? Dès 2014 on comptait plus d’un million de bébés « Erasmus[25] » (dont les parents s’étaient rencontrés dans le cadre du programme Erasmus créé en 1987 pour permettre les échanges entre étudiants issus de différents pays Européens) !
L’UE est une communauté de destin que l’adversité renforce : la crise de l’Euro, la panique financière générée par les « subprimes », la maladie Covid, les crises agricoles et industrielles, la guerre d’Ukraine en témoignent : malgré les dissonances, les crises financières, industrielles, sanitaires et géopolitiques ou le bras de fer pour discipliner les géants mondiaux du numérique, sont gérés dans l’unité avec un certain succès…
Pourtant, des progrès majeurs sont encore nécessaires car si l’UE représente la première puissance économique et commerciale mondiale avec une population de 448 millions d’habitants qui produisent 1/4 de l’activité mondiale, sa voix dans le monde ne pèse pas autant. L’UE n’arrive pas à parler d’une seule voix pour influencer les grandes décisions mondiales car les pays sont restés indépendants et la disparité des économies rend souvent les intérêts divergents. Progresser dans la gouvernance diplomatique, militaire et économique, permettrait d’atteindre une étape symbolique importante : l’UE pourrait représenter les pays européens auprès du Conseil de sécurité de l’ONU qui est chargé du maintien de la paix et de la sécurité dans le monde ; celui-ci est encore monopolisé par cinq membres permanents issus de la deuxième guerre mondiale et disposant d’un droit de véto : la Chine, les États-Unis, la Russie, le Royaume-Uni et la France. Par ailleurs, l’UE peut difficilement peser sur l’échiquier mondial et promettre un futur pacifique en son sein si son armée, l’Eurocorps, ne devient pas l’addition des armées des pays qui la constituent.
« Mieux vaut participer à la table des négociations que faire partie du menu ». Anonyme 😉
Cette évolution, pour être une des puissances mondiales majeures qui construiront la paix, est urgente ! Force est de constater que les démocraties modernes génèrent des populations qui ont perdu l’envie de se battre en regard de peuples plus belliqueux. Cela souligne l’intérêt, pour les démocraties en général, de se regrouper rapidement et de déléguer leur sécurité à des instances collectives beaucoup plus massives. Celles-ci seront davantage capables de s’imposer par l’effet de taille et la capacité d’investissement imposés par la course aux solutions technologiques. Les militaires nous le rappellent, la paix est une étape entre deux périodes de guerre. Pas de désarmement sans armement. Se désarmer unilatéralement, c’est un appel au déclenchement de la guerre par ceux qui se sentent plus forts, ce réflexe instinctif que l’on retrouve chez tous les animaux quand la vulnérabilité déclenche l’agressivité de celui qui l’a repérée. Cela souligne l’intérêt, pour les démocraties en général, de se regrouper rapidement et de déléguer leur sécurité à des instances collectives beaucoup plus massives. Celles-ci seront davantage capables de s’imposer par l’effet de taille et la capacité d’investissement imposés par la course aux solutions technologiques.
« Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, les types de 60 kilos les écoutent ». Michel Audiard, scénariste et réalisateur de films français 😉
Sur le plan économique, l’Euro est une monnaie forte qui permet d’emprunter moins cher. À l’avenir, cette capacité d’emprunt pourrait être complétée d’une capacité d’Épargne et notamment par la création de fonds de pension européens pour favoriser l’investissement dans des programmes européens.
Sur le plan industriel, l’économie libérale enseigne qu’il existe dans de nombreux secteurs une taille critique indispensable aux entreprises pour qu’elles restent concurrentielles. La taille critique permet de réaliser des investissements de recherche, ou industriels, à la bonne échelle, d’ouvrir de nouveaux marchés avec la puissance commerciale et marketing nécessaire. À l’échelle du monde, l’UE n’a pas toujours réussi à faire émerger ou à conserver des champions industriels dans des secteurs pourtant critiques car l’intérêt du consommateur a été souvent prioritaire au détriment de la défense de l’outil industriel : l’approche européenne, qui privilégie les produits à prix bas, limite les fusions entre les industriels européens (pour entretenir la concurrence entre eux) et ouvre les portes à la concurrence étrangère, qui dispose parfois de coûts de revient inaccessibles pour les entreprises européennes. L’UE n’a pas non plus réussi une répartition des spécialisations industrielles entre pays en concentrant les investissements civils ou militaires : il manque manifestement une stratégie industrielle concertée à l’échelle européenne pour que les pays se spécialisent sur leurs points forts. En répartissant les contributions, l’interdépendance qui en résulterait consoliderait l’union. Les résistances à cette démarche vertueuse sont nombreuses car il est difficile de satisfaire tout le monde en même temps et les élus qui décident, ont souvent des mandats dont la durée est inférieure à celles des retombées attendues. Le réflexe électoral est alors d’exiger un retour rapide sur les fonds mis à disposition de l’Europe : la revendication « I want my money back »[26] était un bon slogan pour séduire les électeurs de Margaret Thatcher[27] mais ce n’était pas une attitude adéquate pour la construction de l’UE.
Force est de reconnaître que l’UE cherche encore sa voie pour mettre en place un marché unique des capitaux, de l’énergie, des télécoms, une force militaire commune…
D’autres difficultés sont à mieux traiter, comme l’immigration pour compenser le vieillissement de sa population ou encore la réduction de sa dépendance énergétique à des fournisseurs extérieurs (gaz, pétrole, minéraux rares…).
Face à une actualité qui la défie et aux difficultés qu’elle n’a pas encore résolues, le modèle vertueux de l’Europe attend un renouvellement du courage et de la volonté de ceux qui l’ont fait naître.
Une supranation comme l’UE[28] n’existe que par des valeurs et des pratiques communes. Ceci implique une laborieuse harmonisation des lois et des normes, ce qui ne manque pas de faire grincer les dents de ceux qui vivent cela comme une perte d’identité. Il y a certainement des excès ou des maladresses : la démocratie est imparfaite, la bureaucratie lourde, les processus de décisions laborieux. Ceux qui se moquent de l’UE citent que quand une innovation émerge, les États-Unis en font un business, la Chine une usine, l’Inde le système d’information et l’UE une réglementation. Ce n’est pas si faux : les lourdeurs sont là et peuvent être corrigées, mais gardons la bonne direction car un marché unique ne fonctionne qu’avec une justice économique et des règles partagées.

Figure 86 : L’Europe ne doit pas se tromper de normes : légiférer sur les moulins à vent ne prépare pas aux éoliennes 😉
Pour pouvoir appartenir à l’UE, les critères d’adhésion sont contraignants car l’Union cherche à maintenir une diversité au sein d’un cadre homogène : le pays candidat doit être géographiquement européen, prouver une stabilité de ses institutions garantissant la démocratie, l’état de droit, les droits de l’Homme, le respect et la protection des minorités, l’existence d’une économie de marché fonctionnelle ainsi que la capacité à faire face à la pression concurrentielle et aux forces du marché européen. Pourtant, les dissensions entre les 27 montrent que les différences de situation peuvent paralyser l’institution (dont la plupart des décisions doivent être prises à l’unanimité), ce qui suggère pour l’avenir, la création de groupes d’États différents permettant d’adapter les contraintes et les engagements selon les situations économiques et politiques des pays.
« Lorsqu’il y a une innovation, les Américains en font un commerce, les Chinois, une copie, les Européens un règlement ». Emma Marcegaglia, Présidente de la Confindustria, Italie
Quel avenir pour l’UE ? Une piste pourrait être de l’encourager à devenir Fédérale[29] sur les sujets de préoccupation à l’échelle mondiale en mobilisant dans un premier temps une portion de l’Union constituée d’États volontaires.
Au-delà de l’UE, nous pourrions dès aujourd’hui consolider certaines institutions mondiales ou imaginer celles dont nous avons besoin. Cela demande de connaître les qualités et les faiblesses des acteurs mondiaux en place actuellement, comme les organisations internationales et intergouvernementales, les organisations non gouvernementales (ONG) et les entreprises multinationales qui participent au côté des États, à l’économie et aux politiques mondiales.
« Décrire le chemin, c’est rendre l’idéal réaliste ». Sophia
10.6 Des acteurs mondiaux qui complètent le rôle des États à l’échelle de la planète
Faut-il rappeler que le monde est la véritable communauté de destin de l’humanité ? Pourquoi ce qui se fait à l’échelle d’une nation ou de l’UE ne peut-il se faire à l’échelle du monde ? Nous pourrions alors commencer par ce qui paraît le plus urgent et ce qui paraît le plus important comme affronter nos 7 cavaliers de l’Apocalypse : pénuries, sécurité des peuples (dans l’environnement physique et le cyberespace), climat, santé, biodiversité, droits de l’Homme, économie.
Au regard de ces défis, le système mondial en place reste tiraillé par les intérêts divergents entre les nations existantes et dépend de l’existence d’un pouvoir à l’ONU aux mains d’une poignée de pays dominateurs. Cela concerne notamment les cinq puissances historiques[30] qui disposent d’un droit de véto au conseil de sécurité de l’ONU. Pour la sécurité du monde qui se révèle primordiale, comment une sécurité internationale peut-elle être crédible si une poignée de pays justiciables sont des membres permanents du Conseil de sécurité ? Impossible d’être à la fois juge et accusé en même temps. C’est l’impasse dans laquelle nous sommes lorsqu’un des membres du conseil de sécurité envahit un autre pays au mépris des conventions internationales.
Ce sont les États-Unis qui ont tenté de jouer le rôle de gendarme du monde après la Deuxième Guerre mondiale. Mais comment faire confiance à un gendarme dont le pays défend d’abord ses propres intérêts ? Comment préserver l’ordre du monde sans le connaître ? Si la Chine souhaite tenir ce rôle, est-ce par revanche ou par volonté hégémonique ? Dans les deux cas, ce n’est pas l’intérêt du monde de se fier à un seul État car un leadership ne dure jamais très longtemps comme l’histoire nous l’a prouvé. Puisque l’on ne peut se fier à un seul pays, autant miser sur un groupement d’États. Mais comment faire ? Par où commencer ? Les pays démocratiques pourraient initier ce mouvement et constituer des blocs comme l’UE pour partager l’autorité. Comme nous l’avons vu, l’UE elle-même n’a pas encore franchi ce pas.
La recommandation vaut aussi bien pour la sécurité physique des populations que pour la cybersécurité pour laquelle une police internationale paraît indispensable pour traquer les échanges illicites, les escroqueries, les attaques et les « fake news ».
Choisir une autorité mondiale sur des sujets identifiés c’est pouvoir traiter les défis à la bonne échelle mais aussi disposer de l’autorité d’ingérence au sein des États contrevenants, pour défendre leurs propres citoyens contre les excès de leurs gouvernements. C’est, à une autre échelle, le même principe qui permet aux États d’intervenir pour protéger les enfants d’institutions ou de parents abusifs.
| « Nous sommes une communauté de destin qui ne peut s’affranchir d’une communauté de règles ». Sophia |
Malgré tous les obstacles, nous avons déjà quelques réussites à l’échelle mondiale : l’usage de normes partagées, un traitement mondial de certaines pandémies (Covid, sida – mise à disposition de médicaments à des prix accessibles pour les populations nécessiteuses –, fièvres hémorragiques…), la réduction du « trou » de la couche d’ozone… Ces succès, mêmes imparfaits, montrent que la volonté rend possible le traitement de sujets mondiaux.
Réglementations mondiales majeures applicables par les pays qui y adhérent :
- Droit international : Cela comprend des traités et des conventions qui régissent les relations entre les États, comme la Charte des Nations Unies.
- Réglementations commerciales : Des accords comme ceux régis par l’OMC (Organisation mondiale du commerce) établissent des règles pour le commerce international.
- Droit de l’environnement : Des conventions comme l’Accord de Paris sur le climat visent à réguler les émissions de gaz à effet de serre à l’échelle mondiale.
- Droits de l’Homme : Des instruments comme la Déclaration universelle des droits de l’Homme établissent des normes pour la protection des droits fondamentaux.
- Santé publique : L’Organisation mondiale de la santé (OMS) émet des recommandations et des règlements qui peuvent avoir un impact mondial, notamment en matière de santé publique et de sécurité sanitaire.
- Réglementations financières : Des organismes comme le FMI (Fonds monétaire international) et la Banque mondiale influencent les politiques économiques et financières à l’échelle mondiale.
Le monde dispose dès maintenant, de nombreuses réussites avec des réglementations mondiales appliquées par la plupart des États. Pour illustrer cette constatation, voici quelques exemples :
- Nous avons des codes de la route qui convergent dans le monde entier : règles de circulation (signalisation routière, feux tricolores, priorité à droite ou à gauche), normes de sécurité routière (usage de la ceinture de sécurité, non-utilisation des téléphones portables, interdiction de conduire sous l’influence de l’alcool ou de drogues, limites de vitesse, contrôles techniques des véhicules, permis de conduire… Certes, le combat semble particulièrement difficile pour réconcilier le sens de la conduite entre les pays chez qui l’on conduit à droite et ceux où l’on conduit à gauche.
- La gestion des installations nucléaires est elle-même normée grâce à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) : fondée en 1957, l’AIEA est l’organisme principal qui promeut l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire et veille à ce que les matériaux nucléaires ne soient pas détournés à des fins militaires. Elle établit des normes de sûreté et fournit des conseils aux États membres, notamment via les Directives de sécurité de l’AIEA qui aident les États à élaborer leurs propres réglementations et à assurer la sécurité des installations nucléaires. Les missions de l’agence sont complétées par un Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) qui date de 1970 et d’une Convention sur la sûreté nucléaire (adoptée en 1994) pour que les installations nucléaires soient conçues et exploitées en toute sécurité, afin de protéger les personnes et l’environnement. Il existe enfin une Convention sur la protection physique des matières nucléaires qui vise à protéger les matières nucléaires contre le vol et le sabotage, en établissant des mesures de sécurité à l’échelle internationale.
- La réglementation du transport maritime est elle aussi suivie par la majorité des pays mais l’organisation la plus aboutie, qui pourrait servir d’exemple, est la réglementation du transport aérien international. Elle est principalement encadrée par l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) fondée en 1944, une agence spécialisée des Nations Unies. L’OACI établit des normes et des pratiques pour assurer la sécurité, l’efficacité et la régularité de l’aviation civile internationale. Les États membres de l’OACI doivent mettre en œuvre ces normes dans leur législation et leurs réglementations nationales. Cela inclut des domaines tels que la certification des aéronefs, la formation des pilotes, l’entretien des aéronefs, la gestion du trafic aérien et la sécurité aéroportuaire. En plus de l’OACI, il existe également d’autres organisations et accords régionaux qui peuvent influencer la réglementation aéronautique, comme l’Agence européenne de la sécurité aérienne (EASA) dans l’UE, ou la Federal Aviation Administration (FAA) aux États-Unis. États, assureurs, financiers, compagnies aériennes se sont tous mis en conformité pour nous assurer des vols sécurisés dans le monde entier. Quels sont les ingrédients qui ont permis ce tour de force ? La mondialisation du trafic, la sécurité des passagers, le besoin impératif de normalisation, la coopération internationale, le besoin de développement économique (tourisme, commerce, production industrielle…), la conformité aux normes pour éviter les sanctions ou les restrictions sur les compagnies nationales, les industriels dont la taille et les intérêts mondiaux ont fait naturellement émerger cette organisation. En moins de 50 ans, aucune compagnie, aucun État ne prend le risque de se mettre au ban du reste du monde sur ce sujet.
Ce dernier exemple donne l’espoir de pouvoir traiter nos sujets mondiaux en moins de deux générations. Quelques réussites autour du réchauffement climatique, de la santé ou de la biodiversité pourraient initier le mouvement. Pour la sécurité du monde, l’UE pourrait représenter une force plurinationale qui permettrait d’échapper au duopole États-Unis/Chine, et proposer un premier désarmement nucléaire. S’il est en effet difficile d’imaginer des traités de paix bilatéraux entre 193 nations, des négociations entre quelques blocs mondiaux paraissent plus plausibles.
Pour approfondir la réflexion sur une administration mondiale pérenne chargée d’animer quelques programmes à échéances adaptées (20 ans peut-être ?), il faut poursuivre au-delà de l’ONU car l’ONU n’est encore que l’embryon d’une autorité mondiale : chaque pays a une voix lors de l’Assemblée Générale de l’ONU, mais les résolutions qui sont votées n’ont pas de caractère contraignant. Chacune de ses institutions majeures ne concerne que les pays qui ont choisi d’y adhérer. Les alliances militaires et certaines institutions mondiales comme l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) lui échappent. L’ONU ne dispose ni de pouvoirs militaires, ni de pouvoirs de justice autonomes. Les interventions militaires ou de justice sont soumises au bon vouloir des cinq membres permanents du Conseil de sécurité. Autre signe de faiblesse, sur le plan économique, les crises économiques mondiales ont fait émerger trois sommets annuels distincts de l’ONU : le G7 (1976), le G20 (2009) et, en contrepoids du G7, les BRICS (2009) créés par le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud. Il n’y a toujours pas d’harmonisation fiscale sur les flux financiers et les activités économiques des multinationales dont les intérêts sont naturellement différents des États.
L’Organisation des Nations-Unies (ONU) et quelques-unes de ses institutions :
- Assemblée générale :
- Vote démocratique : un pays, une voix…mais les décisions ne sont pas contraignantes
- Conseil de sécurité : 15 membres dont 5 membres permanents (États-Unis, Russie, Royaume-Uni, France, Chine) ; décisions à a majorité des deux tiers, droit de véto pour les membres permanents ; les décisions s’imposent à tous.
- Institutions majeures :
- Organisation Mondiale de la Santé (OMS)
- Fonds Monétaire International (FMI)
- Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO)
- Organisation des Nations Unies pour l’Éducation, la Science et la Culture (UNESCO)
- Organisation Internationale du Travail (OIT)
- Agence Internationale de l’Energie atomique (AIEA)
- Haut-Commissariat pour les Réfugiés (HCR)
- Cour internationale de justice (tribunal civil pour les différends entre pays selon les traités internationaux) ; recours soumis à l’acceptation des pays concernés.
- Cour Pénale Internationale (tribunal pénal pour juger les crimes de génocide, contre l’humanité, les crimes de guerre et les crimes d’agression) ; soumise à la ratification par les pays. En 2024, les États-Unis, la Russie, la Chine et Israël n’y ont pas encore souscrit.
- ONU Femmes pour la défense des droits fondamentaux des femmes
- UNICEF pour la défense des droits de l’enfance
- Programme pour l’éradication de la pauvreté et des inégalités (PNUD) grâce au développement durable
- Programme Alimentaire Mondial (PAM) pour la lutte contre la faim
- Programme pour l’environnement (PNUE)
- Fonds des Nations Unies pour les activités en matière de population (UNFPA)
- Office contre la drogue et le crime (UNODC)
- …
Nous pourrions laisser libre cours à notre imagination et proposer que chaque pays ait un Ministère des Affairesmondiales car les Affaires mondiales ne doivent pas être considérées comme des Affaires étrangères. Ce qui est mondial ne doit pas nous être étranger. Les sujets globaux relèvent de solutions planétaires et concernent chaque citoyen du monde. Aux Ministères des Affaires étrangères le soin de traiter les relations multilatérales entre nations pour défendre les intérêts de chaque pays.
Signe favorable d’une prise de conscience mondiale croissante, le poids des ONG et des institutions mondiales qui conseillent les gouvernements se renforce. Une ONG internationale est par exemple plus légitime que les entreprises internationales ou les États pour défendre les consommateurs de Pékin à San Francisco qui partagent le même intérêt pour la qualité des produits, la vérité sur la composition et l’origine des aliments qu’ils consomment… Les ONG peuvent représenter un bouclier contre les excès des États (dont les gouvernements servent les intérêts des entreprises qui ont contribué à les faire élire), ou des multinationales qui échappent aux autorités gouvernementales.
Un exemple significatif est celui du GIEC qui s’impose progressivement comme référence des gouvernements pour la mesure et les prévisions pour le climat. D’autres sujets systémiques et internationaux restent à organiser de manière unifiée comme les usages d’internet, les nouvelles technologies comme l’IA ou les manipulations génétiques.
Comme les ONG, les multinationales peuvent aussi être un vecteur important pour la diffusion des progrès économiques et technologiques. Même si le besoin d’une autorité mondiale paraît indispensable pour élaborer et faire appliquer des règles aux multinationales, c’est grâce aux multinationales que la richesse se répand dans le monde par l’implantation de sites de production et de réseaux de distribution sans frontières. Une expérience française mériterait d’être diffusée : un statut « d’entreprise à mission » est attribué aux entreprises qui s’engagent dans la réalisation d’objectifs sociaux et environnementaux contrôlés par des audits authentifiant leurs réalisations. Il convient de souligner l’initiative en 2024 de la société Michelin (132 000 salariés) qui s’engage dans chacun de ses pays d’implantation, à verser un salaire minimum décent (aligné sur le « living wage[31] » défini par le Pacte mondial des Nations Unies). Le « living wage » consiste en un niveau de rémunération suffisant pour subvenir aux besoins essentiels d’une famille de quatre personnes (alimentation, transport, éducation, frais de santé, achat de biens de consommation) et permettre une épargne de précaution. Ce salaire décent dépend non seulement du niveau de vie de chaque pays mais il est aussi différent selon les villes ou régions d’un même pays. Il représente en général 1,5 à 3 fois le salaire minimum légal des pays. Michelin prévoit aussi de mettre en place au niveau mondial un « socle de protection sociale universel » incluant une couverture santé des salariés et leurs enfants, un congé maternité de 14 semaines minimum et un congé paternité de quatre semaines rémunérées à 100 %. Ce « socle » inclut également une assurance décès avec le versement d’un capital pendant au moins un an accompagné d’une rente d’éducation des enfants, quelle que soit l’ancienneté du salarié.
Les entreprises de taille mondiale ont une autre vertu : elles adaptent avec succès leurs produits et leurs offres aux différents pays malgré les différences culturelles, les différences réglementaires, les différences de richesse. Nous avons donc là une preuve supplémentaire que sur la planète, quels que soient nos pays d’origine, beaucoup nous ressemble, beaucoup nous rassemble. Un socle culturel mondial est donc à portée de main.
Pour permettre aux pays de progresser, les évaluations objectives des pays nécessitent des organismes internationaux. Un exemple intéressant provient des classements des niveaux scolaires et des écoles apparus dans les dernières années. Parmi les indices, le classement PISA (Programme for International Student Assessment) de l’OCDE créé en 1997 et impliquant 85 États est un baromètre international du niveau scolaire des enfants de 15 ans qui permet d’identifier les États les plus performants. Aux autres pays, s’ils le souhaitent, le soin de s’inspirer des meilleurs. Autant d’initiatives à encourager pour tempérer le discours nationaliste chauvin de certains gouvernements.
Organismes internationaux qui publient des classements comparant les performances des pays :
- OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques)
- Classement PISA : Évalue les compétences des élèves de 15 ans en lecture, mathématiques et sciences dans les pays membres et partenaires. Il s’agit de l’une des études les plus connues dans le domaine de l’éducation.
- Évaluations économiques : L’OCDE publie également des rapports sur la performance économique des pays, des indicateurs de bien-être, et d’autres aspects socio-économiques.
- Banque mondiale
- Développement humain : Compare les pays sur des aspects tels que la pauvreté, l’éducation, et l’accès aux services de base.
- Ease of Doing Business : Un classement qui évalue la facilité de faire des affaires dans différents pays.
- Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD)
- Indice de développement humain (IDH) : Classe les pays en fonction de critères tels que l’espérance de vie, l’éducation et le revenu national brut par habitant.
- Forum économique mondial (WEF)
- Compétitivité mondiale : Évalue la compétitivité des économies nationales en analysant divers facteurs, comme l’innovation, l’infrastructure et l’efficacité des institutions.
- Genre : Compare l’égalité entre les sexes dans le monde, mesurant des indicateurs comme la participation économique et l’autonomisation politique.
- Transparency International
- Indice de perception de la corruption (IPC) : Classe les pays en fonction du niveau perçu de corruption dans le secteur public.
- Institut international pour l’évaluation des acquis de l’éducation (IEA)
- TIMSS (Trends in International Mathematics and Science Study) : Compare les performances des élèves en mathématiques et en sciences à travers le monde.
- PIRLS (Progress in International Reading Literacy Study) : Évalue les compétences en lecture des élèves de primaire.
- Organisation mondiale de la santé (OMS)
- Classements en matière de santé : Publie des rapports et classements concernant des aspects comme l’accès aux soins de santé, l’espérance de vie, et la mortalité infantile.
- UNESCO
- Éducation mondiale : Analyse l’accès à l’éducation et les taux de scolarisation dans les différents pays.
- Union internationale des télécommunications (UIT)
- Indice de développement des TIC : Mesure l’accès et l’usage des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans les pays.
- Freedom House
- Liberté dans le monde : Évalue le niveau de liberté politique et de droits civiques dans les pays.
Dans la farandole des évaluations mondiales, un clin d’œil nous est offert par le Reader’s Digest en 2013 : 12 portefeuilles ont été volontairement « perdus » dans 16 grandes villes du monde ; dans chaque portefeuille un nom, un numéro de téléphone, des photos de famille, des cartes de visite et l’équivalent de 50 dollars. Par courtoisie, ne sera cité que le trio de tête : Helsinki/Finlande (11 portefeuilles rendus sur 12), Mumbai/Inde (9/12), Budapest/Hongrie (8/12) !
Bien sûr, la tâche est immense et nombreux sont les vents contraires mais l’histoire montre combien les pratiques et modes de pensée peuvent évoluer au sein de l’espèce humaine. Si, au Moyen-Âge, un devin avait décrit notre époque moderne aux seigneurs qui guerroyaient entre eux et partaient en croisade, il aurait été brûlé vif en place publique. Ce qui paraissait diabolique à l’époque existe pourtant aujourd’hui : les États-Unis sont leader économique du monde, les Européens ont constitué l’UE volontairement et les Occidentaux prennent des avions pour aller passer des vacances en maillot de bain tout autour de la Méditerranée chez les Sarrasins de l’époque. Nous pouvons encore évoluer, l’avenir de 10 milliards de personnes ne peut être gouverné ni par la testostérone, ni par le goupillon. Les règles du Moyen-Âge n’ont plus besoin de s’appliquer. Aujourd’hui des pays de plus d’un milliard d’habitants maintiennent à peu près la paix civile par une administration policière. Alors, passer à l’échelle de la planète soit 6 à 10 milliards d’habitants est accessible.
Si ce sont les démocraties qui doivent prendre l’initiative, leurs citoyens doivent être suffisamment sensibilisés pour pouvoir influencer leurs gouvernements. En tant que citoyens de pays démocratiques, nous acceptons bien que les différents sujets soient administrés à la bonne échelle : municipalité, intercommunalité, département, régions, pays, fédération et pourquoi pas… monde. À cet échelon, les institutions devraient se consacrer à la défense des intérêts des citoyens et des consommateurs du monde, sans être soumises aux lobbys des États. L’intérêt du monde n’est pas de représenter une moyenne des intérêts de nos 193 États, car le monde n’est pas que l’addition de nations unies, c’est une entité en soi, plus large que la somme des nations. Accepteriez-vous en tant qu’individu d’être une simple union de vos cellules, ou de vos organes unis ? Commençons à donner une existence à l’entité monde en indiquant, par exemple, sur nos cartes d’identité et nos passeports, un numéro mondial constitué du numéro de notre pays suivi de notre numéro d’identité. C’est déjà le cas pour les numéros téléphoniques qui ont une racine spécifique pour chaque pays. Nous pourrions convenir aussi d’un drapeau commun à l’image de la planète pour porter les évènements, les interventions des autorités mondiales. Le drapeau d’un monde multipolaire soutenu par des États économiquement et culturellement en réseau.

Figure 87 : Afficher les couleurs du monde pour lui donner une identité
11.7 La culture Homo mundi se construit maintenant
Nous disposons d’un fil conducteur qui peut tous nous rassembler : l’humanisme. Vous avez peut-être été cet enfant en danger, cet adulte qui a dû rebondir après une épreuve, et vous serez peut-être, un jour, un vieillard isolé : l’humanisme est une assurance contre une vie en souffrance, l’accident de parcours, la maladie, la malchance d’être au mauvais moment au mauvais endroit. L’humanisme c’est de la solidarité tribale à grande échelle, et le besoin est considérable car l’anonymat généré par les sociétés modernes déresponsabilise, à une époque où les agressions deviennent plus filmées que combattues. Si nous voyons une situation de péril, d’injustice, nous intervenons rarement s’il n’y a pas d’effet direct sur soi. Une petite voix nous dit : « Cela ne me regarde pas, pourquoi m’attirer des ennuis, je dois rentrer chez moi… ». C’est vrai, mais combattre l’injustice subie par les autres c’est éviter d’être seul à la combattre le jour où elle s’abattra sur vous. Nous ne vivons plus avec les autres, nous vivons les uns à côté des autres. Intervenir pour les autres, c’est espérer que quelqu’un se lève pour vous le jour venu. À l’époque où les petites communautés généraient une solidarité naturelle, chacun était responsable d’intervenir. L’idée de l’humanisme a été formulée dès la Grèce antique, s’est épanouie à la Renaissance en Europe, a nourri le siècle des Lumières et irrigué les idéaux de la Révolution française pour contribuer au socle de nos démocraties modernes. L’humanisme va promouvoir les droits de l’Homme, la laïcité, la liberté individuelle d’entreprendre, l’égalité des chances, le resserrement des richesses entre citoyens par l’impôt et leur redistribution. C’est dès le XVIe siècle, en s’affranchissant partiellement de l’Église catholique, que l’Italie de la Renaissance va revenir aux textes qui ont précédé le Moyen Âge pour constituer les « humanités », par l’étude des littératures grecque et latine. Les étudiants formés à ce nouvel enseignement vont initier les fondements de l’humanisme moderne.
« Il faut de la sérénité pour accepter les choses qu’on ne peut pas changer, du courage pour changer les choses qu’on peut changer, et de la sagesse pour distinguer l’un de l’autre. » Marc Aurèle, Empereur romain 121-180
Le courant philosophique qui s’ensuit, place l’Homme au centre de la réflexion et va s’épanouir au XVIIIe siècle, le siècle des Lumières. Celui-ci s’affranchit alors de toute intervention divine en mettant l’accent sur le rôle central de la raison chez l’Homme. Le concept de « lumières » s’oppose à l’obscurantisme, dû à l’ignorance et à la superstition, et entretenu par les religions et les pouvoirs monarchiques de l’époque. Il ouvre ainsi la voie à la diffusion du savoir, au rationalisme, à la tolérance, à l’individualisme, au libéralisme et à l’abolition de l’esclavage (1794) en France. Cette période extrêmement prolifique est relayée par des salons, des académies, des cafés, des clubs politiques et des loges maçonniques dont la première serait née à Londres en 1717.
Le fil conducteur de l’humanisme s’enrichit des découvertes réalisées au cours des siècles. Le mythe du « Bon sauvage » que Jean-Jacques Rousseau décrivait comme naturellement bon et que la société corrompait a dû être revu quand Darwin expliqua que l’Homme était un animal parmi les autres et que son comportement était dicté par sa survie. La vie en société a depuis permis de gagner tant de bien-être par rapport à la loi de la jungle que ses avantages doivent être salués. La « liberté » chère aux humanistes doit être tempérée par – comme nous l’avons vu – ce que nous apprennent les neurosciences. Le terme de « liberté conditionnelle » serait plus approprié.
L’humanisme, source du siècle des lumières :
Précurseurs du siècle des lumières
- Socrate (380 av J.-C.), Platon (400 av J.-C.), Aristote (350 av J.-C.),
- Saint Augustin (400), Saint Thomas d’Aquin (1250), Pétrarque (1350), Érasme (1500),
- Raphaël (1506), Léonard de Vinci (1514), Michel-Ange (1545),
- Rabelais (1534), Marot (1540), du Bellay (1550), Ronsard (1560), Montaigne (1580), Thomas More (1516), Machiavel (1532), Shakespeare (1600)
- Copernic (1540), Galilée (1630)
- Descartes (1637), Pascal (1670), Newton (1687), Locke (1689), Hume (1739).
Siècle des lumières 1688-1789
- Politique
- 1688 « Glorieuse Révolution » anglaise qui renforce les pouvoirs du Parlement
- 1715 Mort du roi Louis XIV en France
- 1776 Thomas Jefferson
- 1789 Révolution française, Déclaration des droits de l’Homme
- Philosophie
- d’Alembert, Beaumarchais, Diderot, Goethe, Horace Kant, Montesquieu, Pope, Rousseau, Voltaire, Walpole
- Économie
- Adam Smith
- Mathématiques, Physique générale et Astronomie
- Bernoulli, Condorcet, Euler, Laplace, Lagrange, Monge, Newton
- Physique électrique
- Cavendish, Coulomb, Franklin, Jacquet de Malzet, Volta
- Chimie
- Lavoisier
- Sciences Naturelles
- Buffon, Jussieu, Lamarck, Linné, Réaumur
- Encyclopédies
- D’Alembert et Diderot
- Arts
- Beethoven, Goethe, Haydn, Mozart
Les successeurs du siècle des lumières
- Science : Darwin
- Romantisme : Victor Hugo, Châteaubriand…
- Idéalisme allemand : Fichte, Schelling, Hegel
- Positivisme : Auguste Comte
- Libéralisme et économie politique : Adam Smith, John Stuart Mill, Alexis de Tocqueville
- Socialisme et Marxisme : Karl Marx, Friedrich Engels, Saint-Simon, Proudhon
Avec l’humanisme, l’individu est le centre des règles de fonctionnement de la société. Ainsi, le consommateur, l’électeur, la personne handicapée, le malade, l’indigent, le malmené sont traités individuellement. Toute personne à une importance aux yeux de la société et celle-ci se préoccupe de son bien-être : la médecine se bat pour sauver une vie, les assurances valorisent le prix d’une vie,… et dans une armée il faut sauver le soldat Ryan[32]. Par extension le bien-être animal est pris en compte. Le concept est vertueux mais il fragilise les sociétés qui le pratiquent vis-à-vis d’autres, moins soucieuses de la valeur individuelle, moins sensibles à la douleur et prêtes au sacrifice individuel au bénéfice d’un dictateur ou d’un idéal. C’est pourquoi, promouvoir l’humanisme demande d’œuvrer à la mise en place rapide d’une autorité mondiale suffisamment puissante pour dissuader tout agresseur. Nous l’avons déjà évoqué, on assiste toujours à la course à la suprématie militaire entre États faute de croire dans l’addition permanente des forces. L’OTAN qui regroupe les États-Unis, une partie des pays Européens et la Turquie pourrait être un exemple à suivre. Déjà, le Premier ministre japonais Ishiba Shigeru a appelé à la constitution d’une « OTAN asiatique » puis de l’élargir à l’échelle mondiale. Il faut reconnaître qu’une autorité mondiale puissante pourrait alors sanctionner les pays voyous comme le fait un État lorsque ses citoyens manquent à la morale générale.
Les ressorts principaux qui motivent les guerres d’agression ressemblent beaucoup aux crimes commis par les individus que sanctionnent les justices de tous les pays :
- Nos pays condamnent le vol alors que les guerres relèvent souvent du simple vol de territoire ou de richesses pour accaparer des ressources naturelles, des terres agricoles ou des zones stratégiques ;
- Nos pays interdisent l’assujettissement par des sectes alors que les agressions entre pays relèvent parfois de la volonté d’imposer une idéologie politique ou religieuse, un nationalisme, l’extension d’une zone d’influence ;
- Nos pays ne permettent pas que leurs citoyens fassent justice eux-mêmes et pourtant certains pays justifient leur agression en invoquant une action préventive par peur d’être agressé ou pour détourner les peuples de leurs problèmes internes.
- Nos pays n’acceptent pas que la recherche de gloire, de prestige ou d’honneur justifie des crimes entre leurs citoyens ; c’est pourtant une raison qui permet à des dirigeants d’entraîner leur population dans la guerre.
Alors n’est-il pas temps de faire appel à davantage d’avocats et de négociateurs plutôt que de militaires pour régler nos conflits internationaux ? Souvenons-nous, ne pas intervenir, c’est prendre le parti des agresseurs !
Nous pouvons regretter que l’enfant terrible de l’humanisme, un pays démocratique exemplaire, les États-Unis, ne porte pas de manière déterminée les valeurs indispensables à une génération Homo mundi. L’histoire récente de la conquête du continent américain par les colons européens peut expliquer ce paradoxe : il y a beaucoup de solidarité dans les communautés locales mais la confiance est réduite envers les échelons des États ou de la Fédération. L’esprit des pionniers est toujours présent : les États-Unis sont considérés par leurs citoyens comme une terre d’opportunités, où chacun peut y réussir s’il travaille dur, où il faut savoir se défendre par les armes s’il le faut, où le salut dépend de sa communauté proche. Après tout, la conquête de l’est des États-Unis ne date que de quatre siècles et la conquête de l’Ouest de deux siècles et demi. L’humanisme semble d’abord y être vécu comme prioritairement local avant d’être promu à l’échelle des États ou de la Fédération.
C’est pourquoi, il peut être intéressant de revenir aux enfants de ceux qui n’ont pas traversé l’Atlantique. Le dynamisme est peut-être atténué en Europe mais des siècles de royauté ont habitué les populations à accepter une autorité centralisée. Les fonctions « régaliennes » et centralisées des États sont au nombre de quatre : assurer la sécurité extérieure du pays (armée et affaires étrangères), assurer la sécurité intérieure et l’ordre public, définir le droit et rendre la justice, émettre la monnaie (économie et finances). Cette organisation centralisée prépare mieux à une délégation d’autorité à une échelle fédérale ou mondiale.
Placer l’individu au centre du fonctionnement de la société demande une éducation et une responsabilisationindividuelle dans nos comportements quotidiens pour que les comportements évoluent.
“ Si vous trouvez que l’éducation coûte trop cher, essayez l’ignorance”. Abraham Lincoln 😉
Pour nos sujets mondiaux relevant de la santé ou du réchauffement climatique, l’information progresse déjà pour permettre à chacun d’agir individuellement en connaissance de cause. En Europe, la qualité des aliments est mentionnée par un Nutri-Score visible sur les emballages, la qualité énergétique des logements est mentionnée lors des ventes, la toxicité sur le tabac est visible sur les paquets de cigarettes, le potentiel de « réparabilité » des équipements commence à s’imposer sur les étiquettes, l’information sur le potentiel de recyclage des produits progresse aussi… La liste pourrait s’enrichir avec un « carboniscore » (qui permette aux consommateurs de connaître le CO2 émis) ou un « écoscore » (sur le respect de l’environnement et la protection des ouvriers) pour caractériser la production, le transport, la distribution et le recyclage des biens que nous achetons. Nous pourrions devenir des « consommacteurs » au quotidien. Autant d’initiatives à encourager pour mieux sensibiliser, éduquer, responsabiliser les consommateurs que nous sommes.
Pour progresser en information individuelle, Internet est devenu l’outil rêvé en offrant à tous une fenêtre sur le monde et le savoir de l’humanité mais il reste à chacun à apprendre comment s’assurer que l’information reçue est factuelle ou prouvée. Internet est devenu aussi un formidable vecteur de manipulation des internautes. Mentir avec l’intention de manipuler ou tromper relève de la délinquance et un État qui a la charge de l’ordre public doit limiter ces comportements toxiques. Bien sûr, l’application de la morale ou la recherche de vérité relèvent d’une quête perpétuelle, mais les États démocratiques ont le devoir d’entretenir l’indépendance des médias (incluant les plateformes internet) en attendant d’eux un double rôle :
– une transparence sur ce qui relève de la diffusion de faits, d’interprétations ou d’opinions ;
– une collaboration étroite dans la lutte contre la délinquance, notamment la diffusion de contenus toxiques ou les échanges concernant les activités criminelles.
Mais promouvoir l’humanisme et ses valeurs ne suffit pas. Bâtir l’avenir exige le partage de fondamentaux avec au moins les deux pays les plus peuplés de la Terre : l’Inde et la Chine. Les ingrédients favorables sont à notre portée. En effet, l’humanisme et les philosophies indiennes partagent des idéaux communs comme l’importance de la connaissance, de l’éthique, de la justice et de la quête du sens. Tous deux valorisent une approche centrée sur l’humain et sur l’idée que chacun peut s’élever par l’apprentissage et l’expérience. Il existe aussi une proximité entre l’humanisme et les philosophies chinoises (confucianisme, taoïsme, bouddhisme chinois) car ces philosophies prônent une vision centrée sur l’Homme, l’éducation, la morale et l’harmonie sociale. L’accent est mis sur le rôle de la sagesse et de la raison pour améliorer la société et guider l’individu vers une vie épanouie. Une revue détaillée de 5 points d’appui majeurs (voir encart ci-joint) souligne combien les fondamentaux sont proches et porteurs d’espoir pour l’avenir.
5 points de convergence entre l’humanisme et les philosophies indiennes et chinoises :
- 1. La Valeur Accordée à l’Humain et à la Quête de Sagesse
- L’humanisme met l’Homme au centre des préoccupations, valorisant son autonomie, sa dignité et sa capacité de raison. Les philosophies indiennes (hindouisme, bouddhisme, jaïnisme) insistent sur la recherche de la vérité intérieure et la réalisation de soi à travers la connaissance et l’éthique. Les philosophies chinoises (confucianisme, taoïsme, bouddhisme chinois) placent aussi l’homme au cœur de l’ordre du monde, insistant sur son rôle moral et social.
- 2. L’Importance de l’Éducation et de la Connaissance
- L’humanisme de la Renaissance considère le savoir comme un outil d’émancipation et de progrès. Dans les philosophies indiennes, le Jnana Yoga (voie de la connaissance) et l’enseignement des maîtres spirituels (gurus) jouent un rôle clé dans la libération de l’ignorance. Le confucianisme, dominant en Chine, accorde une place essentielle à l’apprentissage, à la lecture et à l’étude des textes anciens.
- 3. L’Éthique et la Recherche du Bien Commun
- L’humanisme défend des valeurs comme la justice, la tolérance et la solidarité, cherchant une société plus juste. Les philosophies indiennes ont pour principes centraux le Dharma (ordre moral) et la non-violence (Ahimsa) ; Gandhi, influencé par le jaïnisme et les idées humanistes, prônait la non-violence et la justice sociale. L’humanisme et les philosophies chinoises insistent sur des valeurs morales universelles, telles que la bienveillance, la justice et l’équité, le respect des autres et des traditions. Le confucianisme valorise l’harmonie dans les relations humaines à travers des rôles bien définis (famille, État, société).
- 4. L’Universalisme et la Tolérance
- L’humanisme prône une vision universelle de l’homme, au-delà des frontières et des dogmes religieux. Le bouddhisme et certaines écoles hindoues (comme l’Advaïta Vedanta) prônent une vision unifiée de l’humanité, au-delà des différences culturelles et religieuses.
- 5. L’Approche de la Spiritualité
- Contrairement aux religions dogmatiques, l’humanisme et les philosophies indiennes privilégient souvent une spiritualité fondée sur l’expérience personnelle et la réflexion plutôt que sur des croyances imposées ; la pensée bouddhiste, comme l’humanisme, rejette l’idée d’un pouvoir divin suprême dictant la morale, et insiste sur l’autonomie de la pensée et de l’action humaine. Contrairement aux religions dogmatiques, l’humanisme et les philosophies chinoises privilégient une sagesse pratique, issue de l’expérience et de l’observation du monde ; le taoïsme (Laozi, Zhuangzi) met l’accent sur l’harmonie avec la nature, la simplicité et la spontanéité, des idées partagées par l’humanisme de Montaigne, qui valorisait une approche naturelle et équilibrée de la vie.
Bien sûr, nous avons des interrogations existentielles sur les effets de cette mondialisation qui nous dépasse et qui rend le repli sur soi-même inopérant. Impossible de stopper ce foisonnement, mais nous avons besoin de sentinelles de la morale et d’une autorité pour équilibrer périls et bienfaits. L’élan dont nous avons bénéficié au cours de l’histoire humaine génère des excès qui exigent des règles universelles :
- La quête de l’Homme physique augmenté avec l’utilisation des animaux de trait (du bœuf à l’éléphant, 4000 av. J.-C. ?), du levier (3000 av. J.-C. ?), de la poulie (870 av. J.-C. ?), puis des machines en commençant par la machine à vapeur (1769) pour atteindre la perfection du réacteur (1930) des aéronefs. Les exosquelettes qui permettent de prolonger la force et l’endurance sur les chantiers sont aussi un bénéfice supplémentaire de cette recherche. Ces techniques ont été maîtrisées à l’avantage des populations jusqu’à l’invention de l’arme nucléaire pour laquelle le potentiel de destruction n’a pas trouvé de véritable contrôle ce qui nous place à la merci d’un déséquilibré.
- La quête de l’Homme intellectuel augmenté avec l’usage d’abaques de calcul (2400 av. J.-C.) qui utilisaient les bouliers, les cordes à nœuds ou les courbes géométriques, puis les machines à calcul (1642, Blaise Pascal) jusqu’aux premiers ordinateurs (1946) n’ont fait que se sophistiquer en puissance de calcul et en fonctions proposées. Avec la marche de l’innovation, nous devons rester inquiets tant qu’aucune autorité internationale ne régule les pistes de recherche concernant le couplage du cerveau à la puissance numérique par l’utilisation de sondes et autres dispositifs. D’autres volets comme la gestion des données ou les usages de l’Intelligence Artificielle ne sont toujours pas encadrées par une autorité mondiale.
- La quête de l’Homme génétiquement augmenté: le XXesiècle nous a permis d’apprendre à réparer l’Homme par la greffe ou les manipulations génétiques mais le transhumanisme [33]nous emmène vers des chemins dangereux qu’il reste à baliser. Après avoir combattu les maladies, l’envie est maintenant d’éviter cette obsolescence programmée qui mène à la mort. Il est maintenant envisagé de nous entretenir indéfiniment en réparant ou en remplaçant les chromosomes ou les cellules déficientes. Faire mourir la mort est devenu un nouveau défi financé par ceux qui ont déjà de quoi manger, se soigner et bien vivre.
Dans chacun de ces exemples d’Homme physique augmenté, d’Homme intellectuel augmenté ou d’Hommegénétiquement augmenté, leur exploitation sereine exige des limites à formuler et le besoin d’une autorité qui veille à leur exécution. Aujourd’hui par exemple, le moratoire décidé par l’Assemblée générale des Nations Unies sur le non-clonage de l’Homme a été adopté en 2005 avec seulement 84 voix pour, 34 voix contre et 37 abstentions ; pour les 71 qui n’ont pas voté la résolution, qui s’assure qu’ils appliquent la décision ?
« Le monde est dangereux non pas par ceux qui font du mal mais par ceux qui les laissent faire » . Albert Einstein, physicien helvético-américain, d’origine allemande
Malgré l’ampleur des défis, nous pouvons tous agir à son échelle. Voici une liste d’idées que chacun pourra compléter à sa guise :
Cela peut commencer par cultiver une attitude objective qui consiste à vérifier « si j’ai raison » plutôt que vérifier « que j’ai raison ».
Les actions au quotidien sont ainsi nombreuses pour contribuer au « refroidissement climatique » : préférer le train à l’avion, consommer moins de viande[34], remplacer moins souvent nos appareils électroménagers ou nos voitures, réduire chauffage et climatisation, isoler davantage les habitations, favoriser le covoiturage, le vélo ou la marche, consommer davantage de produits locaux… Quand notre santé et la santé du monde partagent les mêmes intérêts, autant ne pas s’en priver !
« Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous. Demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays ». John Fitzgerald Kennedy, Président américain
Chacun d’entre nous peut contribuer à promouvoir ses convictions sur le Monde. Sans se destiner à une carrière politique, on imagine rarement combien les occasions à notre portée sont nombreuses : les premières auxquelles on pense sont les activités humanitaires (associations caritatives, banques alimentaires, collectes de fonds…), les actions communautaires (projets locaux de nettoyage ou de rénovation d’espaces publics) ou les organisations civiques (associations de quartier, groupes de défense des droits civiques…). Bien des échanges peuvent avoir lieu en participant à des activités culturelles (festivals, musées et galeries, théâtre et spectacles), des activités sportives (clubs sportifs, randonnée), des jeux de société, des activités éducatives (cours, clubs de lecture), des activités artistiques (ateliers d’art, chœurs et groupes musicaux, rencontres interculturelles), des activités de bien-être et de développement personnel (yoga et méditation, ateliers de développement personnel, retraites de bien-être). Les réseaux ouvrent aussi de nombreuses opportunités d’activité numériques en ligne (forums et groupes de discussion, jeux en ligne, cours et webinaires). Vos croyances peuvent vous amener vers des activités religieuses et spirituelles (services religieux, groupes de discussion spirituelle, actions caritatives). Votre engagement peut être encore plus fort en participant à des réunions publiques (assemblées citoyennes, conseils municipaux, réunions de quartier), à des manifestations, à soutenir des campagnes de sensibilisation ou à contribuer aux ONG. Vous vous êtes reconnu dans certaines activités ? Vous avez donc un pouvoir d’influence. Vous ne pratiquez aucune de ces activités jusqu’à présent ? Si vous souhaitez partager vos convictions, vous venez de lire une liste d’opportunités pour votre avenir proche. Vous pouvez aussi interroger vos représentants politiques sur leur programme pour le monde, ce sera une occasion de plus pour les sensibiliser à ce sujet qui n’est, en général, pas au sommet de la pile des choses qu’ils ont prévu de faire.
« On ne peut pas aider tout le monde mais tout le monde peut aider quelqu’un ». Ronald Reagan, Président américain
« Visez la Lune, même si vous échouez vous serez parmi les étoiles». Winston Churchill, Premier Ministre britannique 😉
L’expansion du commerce mondial a été le moteur d’une prospérité unique dans l’histoire de l’humanité. Elle a permis la diffusion des technologies, la réduction de l’extrême pauvreté malgré l’accroissement de la population humaine. Cette mondialisation n’est pas heureuse pour autant car les imperfections sont nombreuses. Pourtant, ce n’est pas parce que le monde est un système complexe, les démocraties et l’UE imparfaites, les guerres répétitives, le climat mal engagé, la biodiversité à la peine, les pénuries en vue, les pollutions nombreuses, les écarts économiques difficiles à supporter, le traitement de la fin du monde et celui de la fin du mois difficiles à assurer en même temps, que les initiatives doivent pour autant se tarir. Nous avons généré des défis mondiaux que la démondialisation ne peut traiter. Ce n’est pas parce que l’avenir contient beaucoup d’inattendu qu’il n’a rien d’inévitable.
“Ce n’est pas parce que l’espoir est mince que la cause est perdue”. Signé : les homards de l’aquarium du restaurant du Titanic 😉
La complexité des sujets à traiter à l’échelle mondiale ne peut être un prétexte à l’inertie. Nous devons multiplier les essais pour confirmer nos hypothèses ou rebondir par de nouvelles tentatives. C’est l’expression même du génie créateur de l’Homme dans ce qu’il a de meilleur.
“Un intellectuel assis va moins loin qu’un con qui marche”. Michel Audiard, scénariste et réalisateur de films français 😉
Autant promouvoir un cap et son rêve :
– Quand nous serons convaincus que la création de la vie et l’évolution de notre espèce prouvent l’unité de l’humanité ;
– Quand nous accepterons que nos instincts animaux ou tribaux comme nos rites sociaux, partagent les mêmes fondamentaux et peuvent être éduqués ;
– Quand nous reconnaîtrons que nous appartenons à la même communauté de destin et que partager le savoir et la raison nous apporteront davantage de solutions pour nos défis collectifs ;
– Quand les droits, devoirs et interdits qui fondent nos sociétés se plieront à une morale adoptée à l’échelle mondiale ;
– Quand nous concevrons des projets mondiaux pour traiter nos défis planétaires…
… Alors notre espèce accédera aux décennies Homo mundi qui permettront des progrès supplémentaires profitables à tous.
Au-delà, l’avenir ne manquera pas de dresser de nouveaux et inimaginables défis, mais cela, c’est encore une autre histoire…
Après avoir partagé ces nombreuses pages, nourries de nos imperfections et de la description de cette communauté d’origine et de destin qui nous lie, il faut convenir que pour devenir Homo mundi, il reste un chemin semé d’obstacles qu’il faut pourtant parcourir à grandes enjambées, tant le temps nous manque. Pour progresser, il n’y a pas de vérité révélée, de vérité imposée, mais le besoin de contributions d’individus qui choisissent librement d’apporter leur réflexion dans l’intérêt collectif et qui s’engagent dans l’action. Voici venue l’occasion d’affiner votre implication pour être utile pour notre avenir.
Le pseudonyme de Sophia Omnes a été choisi car « Sophia » désigne la « sagesse » en Grec et « Omnes » signifie « tous » en latin. Nous sommes tous des acteurs potentiels comme « Sophia Omnes » car ce nom est une anagramme d’« Homo sapiens ». Si cette lecture a éveillé en vous quelques convictions sans verser dans aucune certitude, quel Homo mundi imaginez-vous pour vous, pour vos enfants ? Que doivent-ils savoir ? Que doivent-ils faire ? Quels chapitres devraient être approfondis ? Quels chapitres manquent ? Comment accélérer le traitement mondial des défis identifiés, comme les pénuries, la sécurité des peuples (dans l’environnement physique et le cyberespace), le climat, la santé, la biodiversité, les droits de l’Homme ?
Le Wiki book « Mundi » vous est ouvert pour recueillir votre contribution à l’adresse : http://www.homomundi.org. Un comité de lecture sélectionnera les contributions qui lui paraîtront les plus inspirantes pour alimenter de nouvelles éditions du livre « Mundi » en mentionnant les auteurs retenus.
Une dernière chose : Homo mundi est une anagramme d’Homo mind U, qui en Latin/Anglais pourrait se traduire par : « Homme, fais attention à toi ! ».

[1] Les terres rares sont des métaux et des composés métalliques utilisés dans un grand nombre de procédés de fabrication de haute technologie. Sur le plan chimique, on en compte 17 : 15 Lanthanides (Lanthane ; Cérium ; Praséodyme ; Néodyme ; Prométhium ; Samarium ; Europium ; Gadolinium ; Terbium ; Dysprosium ; Holmium ; Erbium ; Thulium ; Ytterbium et Lutécium), ainsi que le Scandium et l’Yttrium.
[2] Ce caractère d’habitable est toujours contesté, ce qui éloigne davantage la recherche (Astrophysical Journal letters, 13 février 2025).
[3] Scientifique et astronome américain
[4] Ahmed Zaki Yamani, Ministre saoudien du Pétrole
[5] The Shift Project : Think tank qui œuvre en faveur d’une économie libérée de la contrainte carbone.
[6] 200 esclaves est une moyenne mondiale, ce chiffre serait de 600 pour un Européen et plus de 1000 pour un Américain.
[7] Global Footprint Network : Think tank basé aux États-Unis, en Belgique et en Suisse pour le développement et la promotion d’outils pour le développement durable, l’empreinte écologique et la biocapacité.
[8] La Terre a une capacité limitée à produire des ressources naturelles (comme les forêts, les produits de la mer, les sols fertiles…) et à absorber les déchets (comme le CO2). Cette capacité est appelée la “biocapacité”. Au regard de cette « biocapacité » annuelle, les humains consomment chaque année des ressources naturelles et produisent des déchets. Cette consommation inclut tout, de la nourriture que nous mangeons à l’énergie que nous utilisons, en passant par les matériaux nécessaires pour construire des infrastructures.
[9] Les COP (« Conference of Parties ») sont des sommets internationaux qui réunissent chaque année les pays signataires de la Convention des Nations Unies pour lutter contre les changements climatiques.
[10] « Bon pour la Planète »
[11] European Financial Reporting Advisory Group
[12] Investissement Socialement Responsable
[13] The Lancet regional health South East Asia, février 2023
[14] Dont notamment 7,1 Milliards de tonnes d’équivalent CO2 par an
[15] Une seule santé : le programme « One Health » est un programme européen destiné à optimiser des résultats de santé par le constat, l’examen et l’orientation de la symbiose entre les humains, les animaux et leur environnement commun.
[16] Les hommes représentent toujours entre 90 et 98 % de la population carcérale dans le monde
[17] « A Rome, agis comme les Romains » attribué à Saint Ambroise, Évêque de Milan 339-374, Père de l’Église d’Occident
[18] Assimiler : convertir en sa propre substance
[19] Homme d’État Athénien 495-429 avant J.-C.
[20] Fausses nouvelles
[21] Origine de débattre : éviter de se battre
[22] Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est loin d’être fortuite
[23] Publication du Réseau des solutions pour le développement durable des Nations Unies
[24] RGPD (Règlement Général de Protection des Données) ou GDPR (General Data Protection Regulation)
[25] Le Programme Erasmus (European Action Scheme for the Mobility of University Students) a été créé en 1987. Son nom est à la fois une allusion à Erasmus, philosophe néerlandais du XVe siècle, et l’acronyme du Programme d’action européen pour la mobilité des étudiants
[26] « Rendez-moi mon argent ! »
[27] Ancien Premier ministre du Royaume-Uni
[28] Une entité « supranationale » est une organisation ou une autorité qui exerce un pouvoir au-dessus des États souverains. Elle possède des compétences déléguées par les États membres, lui permettant de prendre des décisions contraignantes qui s’imposent à ces derniers. Ce type d’organisation dépasse la simple coopération intergouvernementale car elle dispose d’une capacité décisionnelle propre. Une « supernation »désigne une nation très puissante souvent composée de plusieurs nations plus petites regroupées sous une structure unifiée : l’urss et ses républiques soviétiques, ou les Etats-Unis et leurs 50 états, sont considérés comme des « supernations ».
[29] Une fédération, se définit par l’existence d’un État fédéral se superposant à des entités fédérées, selon une organisation « à double étage ». C’est la Constitution fédérale qui assure la répartition des compétences entre les niveaux fédéral et fédéré.
[30] Chine, Etats-Unis, France, Royaume-Uni, Russie
[31] Salaire vital
[32] Film de guerre réalisé par Steven Spielberg
[33] Le trans humanisme doit éviter de devenir du trash humanisme (humanisme poubelle)
[34] Réduire sa consommation de viande en particulier la viande rouge de ruminants (vache, mouton, chèvre)… fortement producteurs de méthane.