Nous sommes les enfants d’un pacte tribal de 300 000 ans

5. Nous sommes les enfants d’un pacte tribal de 300 000 ans

Parmi les clés de sa réussite, la vie en groupe a permis à l’Homme d’être plus fort, plus innovant, plus adaptable. L’intelligence et la force du groupe subliment celle des individus qui le composent. La vie en tribu a façonné nos comportements pour qu’instinctivement nous nous comportions pour favoriser la vie du groupe, en participant à un pacte tribal. Au fil du temps, ceux qui, trop solitaires, trop égoïstes, trop intolérants, n’ont pas correspondu aux besoins de la tribu, ont été rejetés et n’ont pas eu de descendance. Rien d’étonnant à ce que nous ayons de nombreux réflexes instinctifs acquis au fil des millénaires et enregistrés dans notre patrimoine génétique pour mieux appartenir à la tribu. Indispensables à notre vie en collectivité, ces réflexes peuvent devenir de puissants freins à notre liberté de penser. Autant les décrire car ils sont les mêmes quelles que soient nos cultures.

« Un homme ne devient pas un homme sans son village ». Proverbe africain

Ainsi, en plus des instincts physiologiques que nous partageons avec les animaux comme respirer, boire, s’alimenter, se reproduire, dormir, éliminer, survivre… Nous partageons des instincts liés à la vie en groupe qui s’expriment en besoins d’appartenance, de soumission, de réciprocité, d’équité, de reconnaissance, de fierté de sa contribution, et pour quelques-uns d’entre nous, de leadership.

Notre premier intérêt pour faire partie d’une communauté c’est sans aucun doute de bénéficier de la sécurité du groupe, à laquelle s’ajoutent tous les éléments nécessaires à notre survie, comme l’expérience collective pour se nourrir, se défendre ou se soigner, la complémentarité des compétences pour être plus efficace, innovant, résilient… Autant de compétences difficiles à rassembler en solitaire. Comme dans l’équilibre d’un couple, l’équilibre de la vie en communauté demande d’être d’accord sur l’essentiel et complémentaires au quotidien.

“If you want to go fast, go alone. If you want to go far, go together.” Proverbe africain

Robin Dunbar est un anthropologue britannique dont les études ont permis de conclure que le nombre de personnes avec lesquelles un individu peut avoir des relations sociales entretenues, est de l’ordre de 150 personnes, soit la taille classique d’un village du néolithique ou la population maximale des communautés protestantes du Tyrol autrichien au XVIe siècle. Au-delà nous atteignons des limites de temps, d’attention, de mémorisation qui ne permettent pas de s’impliquer dans une relation forte et durable. Quelles que soient votre intelligence et votre ouverture aux autres, des limites physiques s’imposent à vous comme il y a des milliers d’années. Les médias modernes (internet, téléphone…) ont fait disparaître le verrou géographique, ce qui permet d’appartenir à des communautés distantes et bien plus nombreuses. Si l’information peut y être largement échangée, vos « followers » ou amis de type Facebook ne sont pas équivalents aux 150 personnes, au maximum, avec qui vous entretenez des interactions régulières. Cette limite s’applique aussi à nos dirigeants qui prennent pourtant en charge des communautés de millions d’habitants. Nos dirigeants sont les mêmes Homo sapiens que ceux qui, il n’y a que 40 000 ans, géraient des groupes de 20 à 200 personnes. Ils travaillent toujours avec un cercle rapproché de quelques collaborateurs qui leur remontent les informations comme les suggestions et, en retour, transmettent leurs instructions. Le risque est donc de voir s’installer un fonctionnement tribal à la tête de nos pays, au détriment d’organisations politiques mieux adaptées à la taille des populations gérées, comme le permet la démocratie.

😉 « Il paraît qu’il est difficile pour un manager d’encadrer plus de onze personnes à la fois ; il est vrai qu’il y a près de 2000 ans à Jérusalem, quelqu’un a tenté d’en prendre un douzième ; il paraît qu’à treize cela s’est très mal terminé ». Anonyme 😉

Observez les groupes auxquels vous participez : entreprise, école, club de sports, cercles d’amis, groupes ésotériques, groupes religieux… Partout les pratiques du pacte tribal s’expriment : mythes fondateurs, rites, coutumes, tabous, symboles. Elles répondent à nos besoins individuels et à notre fonctionnement collectif. Pour faciliter leur ancrage, elles sont accompagnées de vecteurs d’émotion comme la musique, des chansons, des danses, des spectacles, des costumes, des banquets… L’ouïe, le toucher, la vue, le goût, les odeurs, tous nos sens sont sollicités pour ancrer la culture tribale.

5.1 L’équité, une clé pour la solidité de la tribu

La tribu n’est pas un groupe égalitaire car ses membres sont différents. Les tâches sont réparties selon le savoir, les talents, parfois l’héritage. En retour, chacun se positionne par rapport aux autres, ses voisins, ses collègues de travail, les membres de sa famille… pour comparer sa place dans le groupe et évaluer ce qu’il reçoit en retour. Ce qui est perçu comme un fonctionnement équitable est perçu comme un fonctionnement juste. La tribu s’efforce d’être équitable pour impliquer ses membres. Les différences de richesses sont acceptées quand les besoins de base sont perçus comme comblés et que les différences paraissent équitables. N’avez-vous jamais été surpris que les sportifs comme les footballeurs ou les stars de la musique gagnaient des rémunérations très élevées sans que personne n’y trouve à redire ? Qu’en revanche, les dirigeants d’entreprise gagnaient nettement moins que les stars mais se faisaient souvent critiquer pour leurs salaires élevés ? La réponse est simple : non seulement les stars nous distraient et nous impressionnent mais nous avons le sentiment que si nous avions le même talent, le parcours pour y parvenir nous serait accessible. Leur rémunération paraît à la hauteur de leur talent, cette situation est acceptée parce qu’elle paraît équitable. À l’inverse, les dirigeants d’entreprise apparaissent comme ayant eu un parcours opaque, un réseau d’anciens issus de la même école pour les soutenir, un accès à ces écoles étant réservé à une élite. L’ascenseur scolaire est considéré comme bien peu équitable. C’est pourquoi un dirigeant d’entreprise est considéré comme bien moins légitime à sa place qu’un joueur de football. Dans le cas du chef de grande entreprise, les règles du pacte tribal ne paraissent pas respectées.

Figure 37 : L’équité, facteur de reconnaissance et d’intégration

Cette propension à nous comparer fait de nous des compétiteurs naturels. La recherche de compétition, le besoin de classement, le désir d’être meilleur que les autres construit nos sociétés. Le Livre Guinness des records en a fait son miel : imaginez l’ivresse du bonheur de la ville de Bangalore (Inde) pour avoir réalisé la dosa (crêpe salée) la plus longue du monde en 2024 (37,5 m) ou encore l’extase de ce Français qui a réalisé la plus haute tour Eiffel en allumettes du monde homologuée la même année. Nous sommes faits comme cela. Voilà pourquoi nous avons besoin de compétitions internationales, de jeux Olympiques, autant de comparaisons pacifiques à encourager plutôt que de chercher qui a la meilleure armée du monde.

« Une personne brillante ne craint pas qu’une personne lumineuse lui fasse de l’ombre ». Sophia 😉

Le besoin d’équité, ou plus généralement le besoin de justice, nous est chevillé au corps. Tous les policiers vous le diront : quand vous arrêtez un coupable et que vous l’enfermez dans une cellule, il sait qu’il est pris mais que rien n’est encore prouvé, il s’endort rapidement. Si c’est un innocent que vous mettez en prison, il ne trouvera pas le sommeil car l’injustice l’empêchera de fermer l’œil.

Pour exercer la justice de manière équitable, la morale[1] devient indispensable pour fixer les règles qui assurent la pérennité de la tribu. Les normes morales sont autant de garanties contre les comportements criminels et les conflits sociaux. Nous disposons d’attitudes innées pour une moralité[2] personnelle qui facilite le fonctionnement en société (empathie, bienveillance, solidarité, justice, coopération…) avec des différences de sensibilité importantes selon les individus. Cette variabilité conservée par l’évolution a certainement permis aux groupes une meilleure résilience face à des situations différentes. Cette moralité spontanée est d’abord centrée sur l’intérêt de l’individu et de ses proches, mais elle accueille aisément la morale et les lois des groupes, tant faire partie du groupe est perçu comme source de survie. L’intérêt individuel coïncide en grande partie avec l’intérêt du groupe, ce qui permet d’en accepter la morale et les règles du jeu collectives.

Nous sommes tellement programmés pour la vie sociale que notre longévité individuelle semble étroitement liée à la qualité de nos échanges sociaux. De nos jours, les personnes actives et intégrées dans un tissu social vivent toujours plus longtemps que les personnes isolées.

5.2 La réciprocité cimente la tribu

300 000 ans de vie en tribu ont fait de l’Homme un égoïste contrarié. Nous sommes toujours écartelés entre la défense de nos intérêts et le partage avec les autres. Face à un mendiant, nous souhaitons rarement donner mais si nous le faisons, nous ressentons une chaleur intérieure, comme une récompense. Le partage fait partie de nos instincts même s’il est renforcé par l’éducation. Il faut voir comment chez les Chimpanzés, le chef de la troupe partage le butin de la chasse : chacun est gratifié selon son rôle dans la chasse ou sa position dans l’entourage du leader.

Nous ne sommes pas des Chimpanzés mais prenons comme exemple les commentaires d’une soirée par le couple Simpson qui rentre chez lui après un bon dîner chez les Smith : « tu as vu comme nous avons été reçus ? Il faudra qu’on leur rende la pareille ; tu as vu comment elle était habillée ? Alors que moi-même je n’ai rien à me mettre ; à propos ils ont une très belle maison et une voiture de luxe ; comment cela se fait-il que nous n’ayons pas les mêmes revenus alors que nous avons fait les mêmes études » ? Autant d’illustrations de quelques règles du pacte tribal : réciprocité, position dans la ligne hiérarchique ou sociale, besoin de justice (suis-je évalué à ma bonne contribution au sein de la tribu ?).

En Papouasie-Nouvelle-Guinée, impossible de ne pas offrir au moins 20 cochons si l’on en a reçu 20 à la cérémonie précédente. En Asie, c’est perdre la face que de ne pas pouvoir rendre l’équivalent des présents reçus. C’est aussi la gêne que nous ressentons tous lorsque nous ne pouvons rendre un compliment. Nous avons aussi toujours l’envie de répondre aux questions qui nous sont posées. La meilleure réponse est parfois le silence ou une autre question, mais cela demande un effort. Quant à l’échange d’information, le même réflexe de réciprocité est à l’œuvre : se confier entraîne souvent des confidences en retour. Présenter ses excuses, reconnaître ses erreurs, exprimer cette soumission verbale crée en général l’apaisement chez la partie adverse.

Les agences de communication tirent sur cette ficelle sans limite quand vous recevez dans votre courrier cadeaux, photos, calendriers, carnets gratuits que vous n’avez jamais demandés et qui vous suggèrent de participer (en échange) à une bonne œuvre. Avouez, vous vous laissez prendre ! Même méthode pour la mafia, prête à vous rendre d’abord un service pour un jour éventuellement faire appel à vous.

Les techniques de négociation utilisent souvent cet équilibre que les Anglais appellent tit for tat : la douceur entraîne la douceur, l’agressivité/l’agressivité… jusqu’à un équilibre action/réaction souhaité.

Recevoir génère une dette que l’on a envie d’effacer, donner c’est souvent attendre en retour. Poussé à l’extrême, c’est à se demander si la loi du talion, ce n’est pas la réciprocité qui dérape.

5.3 Communiquer, interagir, plaindre, se plaindre, c’est exister dans la tribu

L’appartenance à la tribu s’entretient par l’interaction permanente entre individus. L’absence d’interaction précède l’exclusion. Pour soigner, aider les autres, il faut d’abord percevoir et vivre leur douleur et leurs besoins grâce à ce sentiment qui peut tous nous toucher : l’empathie. Elle se ressent d’autant plus que l’on se ressemble, d’autant plus que l’on appartient à la même tribu, la même communauté. Ne pouvant plaindre toute la misère du monde, notre empathie trouve souvent ses limites avec la différence (physique, culturelle, géographique, sociale…). C’est cette ficelle qui est utilisée pour mieux supporter les horreurs de la guerre : l’ennemi est déshumanisé avant d’être éliminé. En dehors de l’espèce humaine, notre empathie porte globalement d’abord, sur les animaux domestiques auxquels nous sommes attachés, mais elle diminue en général avec l’éloignement génétique : d’abord les mammifères, puis les oiseaux, les reptiles, les amphibiens (grenouilles, crapauds…), les insectes, les mollusques, les plantes : écraser une salade n’a jamais fait pleurer personne et si couper les oignons vous arrache des larmes, c’est pour des raisons chimiques.

Nous avons, comme les dauphins et autres cétacés grégaires, des neurones spécialisés, les neurones miroirs, qui nous permettent l’empathie, l’harmonie collective, la convergence des points de vue, la recherche d’une stabilité collective. Nos neurones miroirs peuvent aussi nous stimuler, la proximité de personnes heureuses est par exemple communicative. Faire plaisir pour se faire plaisir, rendre heureux pour être heureux.

Le bâillement est, nous le savons, communicatif. On a longtemps pensé qu’il était destiné à oxygéner le cerveau par la respiration qu’il déclenchait mais le consensus porte davantage maintenant sur un effort de reconnexion avec la réalité pour lutter contre l’ennui, la fatigue ou parfois la faim. Il faut savoir que le fœtus lui-même baille dès la 12esemaine in utero, et ceci de 30 à 50 fois par jour. Si le bâillement est communicatif à cause des neurones miroirs, c’est qu’il doit aussi servir à interroger le groupe si l’on est d’accord pour se reconcentrer sur la tâche en cours, changer d’activité, aller se coucher ou chercher à manger.

Le rire, lui aussi, est un puissant vecteur de communication et de cohésion sociale. Il est présent chez l’humaincomme chez les singes. Ce serait un réflexe de soulagement après une tension. Historiquement, un bruit suspect alerte le groupe, un éclaireur va vérifier l’origine du bruit et revient soulagé en riant : il n’y a aucun risque. Le rire est associé à la surprise, la curiosité, le rire est un facteur de détente : si quelqu’un tombe, qu’il n’y a pas de dégât et que l’on n’est pas concerné, alors c’est drôle. C’est comme pour les chatouilles, on ne peut pas se les faire, il faut la surprise provoquée par un autre. Les comiques le savent, il faut surprendre et pour surprendre, il faut se renouveler, être créatif pour emmener les personnes sur des sujets qu’elles n’auraient pas imaginés. Comme par hasard, la fin d’une histoire drôle s’appelle une chute ! Bonne humeur et rire sont aussi bénéfiques à titre personnel : réduction du stress, antidouleur, fatigue saine, confiance en soi…

« C’est parce que la vitesse de la lumière est supérieure à celle du son que tant de gens paraissent brillants avant d’avoir l’air con ». Albert Simonin, écrivain, scénariste français 😉

Autre réflexe d’interaction, nous avons besoin de nous confier, de parler, de rechercher l’empathie pour soulager les souffrances. C’est le cas lorsque l’on consulte un médecin. Bénéficier d’une consultation ou recevoir une ordonnance font que l’on se sent déjà mieux. Le besoin de se confier est tellement ancré qu’il se traduit parfois par l’écriture d’un carnet secret qui devient votre interlocuteur de substitution.

Partager la vérité est le réflexe naturel que nous avons acquis. Mentir demande un effort, la gestion d’une contradiction intérieure, ce qui fait le bonheur des détecteurs de mensonges qui mesurent battements de cœur, transpiration et autres signes de tension : rythme de la respiration, augmentation de la température, écarquillement des pupilles…

L’hallucination collective, l’effet « nocebo »[3], est aussi due à nos neurones miroirs. Vous souvenez-vous de la maladie du légionnaire ? Une infection bactérienne par les voies aériennes qui avait contaminé via le système de climatisation, un grand nombre de participants à un congrès de légionnaires aux États-Unis. Quelque temps après, le système de climatisation d’une tour de la ville de Lyon (France) s’est mis à émettre de la vapeur par un effet de condensation naturelle due à un taux d’humidité élevé. La panique qui s’est emparée des occupants a entraîné des évanouissements, des malaises et des hospitalisations : comme quoi la vapeur d’eau peut parfois faire peur. Les cantines scolaires sont parfois, elles aussi, victimes de paniques collectives au sein des élèves sous l’effet d’une simple rumeur.

La tribu est donc le creuset où l’on plaint et l’on se plaint, celui dont les contraintes nous pèsent parfois pour la liberté et l’anonymat qu’elle réduit mais qui nous fait grandir. Malheureusement cette spontanéité à se mettre en harmonie avec le groupe, à en accepter l’opinion générale nous écarte parfois de notre liberté d’analyse et de réflexion.

« La réincarnation existe, j’en suis sûr, certains n’ont pas pu devenir aussi cons en une seule vie » . Sandrine Filassier, humoriste 😉

5.4 Le mimétisme, clé de la transmission et de la cohésion sociale

Chez les animaux, l’apprentissage et la curiosité sont le propre des jeunes. Pour l’Homme, qui reste un grand enfant, c’est presque toute sa vie. Apprendre commence souvent par mimer. Nous sommes tentés de mimer quelqu’un qui se comporte différemment de la norme : boitement, tics, accent… Mais ce qui nous fait avancer c’est le désir de ressembler à ceux que nous avons choisis comme référence, comme exemple au sein du groupe. Le désir s’invite dans l’empathie en créant l’envie de ce qu’ont les autres, un désir mimétique qui crée convoitise, jalousie…

« Elle était belle comme la femme d’un autre ». Paul Morand, écrivain français

Le marketing agit sur ces ressorts pour vendre des produits, des personnages. Si l’on peut y ajouter une belle histoire qui crée de l’émotion, autant en profiter pour marquer les esprits des consommateurs. C’est le cas des influenceurs sur internet qui vivent aux dépens de ceux qui achètent en espérant leur ressembler. Les produits vendus ne remplissent pas simplement une fonction (se vêtir, s’habiller, se nourrir) mais aussi un statut (afficher une place flatteuse dans la société).

Le désir mimétique est certainement à l’origine de nombreuses addictions (cigarette, alcool, drogue…), c’est aussi lui qui permet de s’en détacher au sein de groupes de réhabilitation.

Les adolescents, qui croient prendre leur liberté en se détachant de leurs parents vont simplement se réfugier dans le respect des nouvelles règles des tribus qu’ils choisissent. Il faut des vêtements de marques, connaître les paroles des chansons des idoles du moment, accepter les rites d’adhésion, pratiquer les codes verbaux et gestuels de son groupe d’appartenance…

Se ressembler permet de se rassembler : nous sommes en confiance quand les autres nous ressemblent. Quel sentiment de puissance quand on participe à l’enthousiasme d’une foule sportive ou de militaires qui marchent à l’unisson ! Prenez un groupe d’amis, séparez-le en deux équipes portant des teeshirts de couleur différente. Choisissez un jeu plutôt viril et un enjeu stimulant pour l’équipe gagnante : les amis du début de la partie ne vont pas tarder à s’écharper entre teeshirts opposés. Nous sommes faits comme cela.

Au quotidien, la différence déclenche chez nous une crainte : ennemi ou ami ? Menace ou opportunité ? La différence de couleur de peau peut mettre en alerte parce qu’elle peut renseigner sur une différence de valeurs ou de comportements, mais ce sont souvent les différences sociales ou culturelles qui sont difficiles à supporter au sein d’une même population. Quelqu’un qui pense comme vous, qui a fait les mêmes études, qui a le même niveau social est tout à fait acceptable quelle que soit sa couleur de peau. « L’enfer c’est les autres » comme dirait Jean-Paul Sartre[4], l’enfer c’est quand commence cet effort de tolérance et de prise en compte des différences de valeurs et de comportements au quotidien.

5.5 Contribuer à la tribu, c’est nourrir l’estime de soi

L’estime de soi, indispensable à la constitution de son identité, va trouver une réponse dans l’utilité que nous avons pour le groupe. Nous sommes fiers des étiquettes positives qui nous sont attribuées, comme les compliments, les médailles et autres décorations, et nous sommes malheureux lorsque la collectivité nous attribue des défauts qui nous diminuent : méchant, stupide, inutile… Se sentir utile dans le groupe par son travail, par sa contribution nourrit notre équilibre. Le travail est un puissant facteur de socialisation ; il crée de l’appartenance, il est source de revenus mais il offre aussi la possibilité de se sentir utile pour la société. Les sociétés totalitaristes qui ont bien compris l’importance du travail n’en donnent plus à ceux qu’elles veulent punir. Par ce moyen, la marginalisation des individus est rapide car leur utilité, leurs moyens d’action, leur capacité à mobiliser disparaissent.

Le fonctionnement du groupe est un mélange d’élitisme et de solidarité. Un groupe qui fonctionne permet à chacun de maximiser sa part d’utilité.

5.6 La reconnaissance de la tribu soulage, sublime les individus

Les animaux domestiques demandent de l’attention, les Hommes de la reconnaissance. Nous avons en général une grande sensibilité au regard des autres, depuis le sportif qui accepte des années d’effort pour le simple instant d’une gloire médaillée ou le militaire prêt au sacrifice pour l’admiration de ses pairs et la perspective d’une décoration. Cela commence dès l’enfance quand on est fier du regard de ses parents en cas de réussite.

Cette sensibilité au regard des autres permet le fonctionnement tribal : la réprobation collective vous éloigne du groupe, l’admiration vous encourage à persévérer dans votre action, le soutien des autres vous aide dans les épreuves comme le deuil ou l’injustice. La reconnaissance collective est encore plus forte que la reconnaissance d’une seule personne. La reconnaissance du groupe vous submerge d’émotion.

La messe religieuse qui rassemble la communauté pour célébrer les grands moments de l’existence, apporte cette part d’émotion qui euphorise ou soulage. La justice et ses tribunaux sont autant de messes laïques. Vu du plaignant, le tribunal existe pour exprimer la reconnaissance collective du préjudice, ou du décès, subi et l’éventuelle prise de décisions correctives. Le soulagement et l’aide à la réparation apportés aux victimes sont tels que les tribunaux organisent même des procès par contumace (en l’absence du coupable).

En 1995, l’Afrique du Sud a été à l’origine d’une innovation exemplaire pour la planète : après des années d’apartheid et un risque de guerre civile, la Commission Vérité et Réconciliation (CVR), créée pour faire la lumière sur les violations des droits de l’Homme les plus graves, a nourri un processus politique qui a permis, à la fois, la réconciliation et le renforcement de la démocratie qui avait élu Nelson Mandela et l’ANC en 1994. La CVR n’avait pas pour mission de sanctionner les coupables mais de rétablir le lien entre victimes et bourreaux. Cette approche audacieuse a mêlé compassion pour les victimes, responsabilité et amnistie pour les criminels de l’apartheid. La boucle de la vengeance a été arrêtée. Pour les dirigeants Sud-Africains, la vengeance n’est pas une politique d’État. Enquêtes et auditions publiques se sont succédé en autant de messes laïques. L’exposé libre des expériences traumatiques sans le décorum, les contraintes et le langage de la justice officielle demandaient pourtant que les intervenants bravent leur peur pour venir témoigner. Mais pouvoir parler de ce qu’ils avaient vécu devenait un parcours libérateur et thérapeutique des blessures qui les torturaient. Au-delà de la tribune offerte, de l’écoute de la Commission, de la compassion publique, les témoins obtenaient un soutien psychologique et pouvaient assister à l’audition des bourreaux impliqués et leur poser des questions. L’amnistie pour les responsables d’exactions était conditionnelle : la démarche devait être individuelle, révéler les faits et les circonstances des actes commis, exposer la logique poursuivie pour commettre ces crimes, apporter des réponses aux questions des victimes, accepter l’opprobre du public. Cette épreuve a rencontré quelques limites : tous les bourreaux n’y ont pas participé et en particulier les Hommes politiques qui décidaient mais n’exécutaient pas, les témoignages des criminels ont pu être partiels… Quant aux victimes, rouvrir les plaies de leur existence, bénéficier d’une compassion temporaire et d’un retour au quotidien par la suite pouvait les enfermer dans un état d’esprit victimaire sans leur procurer le rebond dont elles avaient besoin. Malgré tout, prendre le temps de fermer collectivement un chapitre pour en ouvrir un autre aura permis de consolider la démocratie en Afrique du Sud. Cette expérience s’accompagne d’un fait rare dans l’histoire. En tant que Président de la Commission, Monseigneur Desmond Tutu a apporté la contribution de la religion à la construction de la démocratie. Il faut reconnaître que l’expression du pardon a été clé pour arrêter la spirale de la vengeance. L’aura et l’exemplarité de Nelson Mandela ont certainement permis l’impensable : la réconciliation a été effective même si les différences sociales et la violence restent toujours d’actualité.

« La vérité précède la réconciliation » « Si nous sommes blessés, porteurs de cicatrices, divisés, il faut que nous nous voyions dans toute notre cassure avant de nous repriser. ». Desmond Tutu, archevêque anglican d’Afrique du Sud

La réputation, l’honneur sont les créatures du regard des autres. Combien de suicides, combien de meurtres commis pour garder la face ou pouvoir regarder les autres en face ? D’après le Fonds des Nations Unies pour la population, plus de 5 000 crimes d’honneur seraient répertoriés chaque année dans le monde.

5.7 Toutes les tribus ont besoin d’un chef

Dans le fonctionnement naturel, le chef s’autodésigne en défiant le chef en place, ils se battent et le peuple se soumet à celui qui gagne. Le chef peut se faire aider d’adjoints auxquels il promet un meilleur avenir en cas de soutien. Le chef peut aussi être nommé par un conseil des anciens ou bénéficier du titre par hérédité. Chez les individus dominants, qui se voient renforcés par leur réussite, le pouvoir, le talent, parfois l’indépendance, la seule soumission acceptée est celle vis-à-vis des dieux. À ce titre, ils mêlent rapidement leur autorité et celle des dieux pour éviter les contestations. Ce sont eux qui choisissent leurs défis et ceux de leur tribu.

“L’Homme est un animal qui a besoin d’un maître ; or ce maître à son tour est tout comme lui un animal qui a besoin d’un maître”. Nietzsche, philosophe allemand

Dans les tribus primitives, il n’y a en apparence pas de démocratie naturelle, pas d’élection au suffrage universel. La démocratie est une construction politique de la civilisation. Au Ve siècle avant Jésus-Christ, la cité-État Athènes a inventé le concept pour permettre au peuple d’être souverain. Le peuple ? Ce sont des citoyens choisis à l’exclusion des femmes, des esclaves et des étrangers soit 42 000 citoyens sur 380 000 habitants : il a bien fallu commencer par un début qui était loin d’être parfait. La démocratie n’est pas une organisation spontanée mais adaptée à la taille de nos sociétés actuelles. Il faut s’en souvenir si l’on fait la promotion de ce type de fonctionnement pour les sociétés d’aujourd’hui et de demain.

5.8 La soumission, indispensable au fonctionnement de la tribu

« Il est incroyable de voir comment le peuple, dès qu’il est assujetti, tombe dans un si profond oubli de sa liberté qu’il lui est impossible de se réveiller pour la reconquérir : il sert si bien, et si volontiers, qu’on dirait à le voir qu’il n’a pas seulement perdu sa liberté mais gagné sa servitude » (La Boétie[5], Discours de la servitude volontaire, 1576).

Il faut le reconnaître, hormis quelques marginaux, soucieux de leur indépendance, ou quelques avides de pouvoir, nous avons en majorité des réflexes de soumission, résultat d’un compromis entre le désir de liberté et le confort de l’appartenance au groupe. Aucune surprise donc quand les peuples acceptent sans se soulever les contraintes que leur imposent les dictateurs ou les conquérants.

Pour un animal grégaire comme l’Homme, l’opportunité d’appartenir à la tribu, qui accroît ses chances de survie, vaut bien la soumission au groupe, même si sa fierté doit en souffrir. La soumission est jugée supérieure à la liberté. Être rejeté du groupe aux temps préhistoriques, c’était la probabilité d’une mort rapide. À notre époque, imaginez-vous lâché une nuit dans la nature, tout nu, à quelques kilomètres de toute habitation, cette situation fera naître en vous une rapide prise de conscience de tout ce que vous devez aux autres pour votre quotidien. Le cerveau va vite échanger de la soumission au collectif pour le confort du groupe. Se soumettre est plus reposant que s’opposer. Peu nombreux sont ceux qui s’opposent à l’autorité ou qui défient le consensus général, tant que leurs intérêts vitaux ne sont pas en danger.

La soumission et le respect de l’ordre établi, vous permettent de faire partie du groupe, d’intégrer l’identité du groupe dans votre propre identité. Le statut du groupe auquel vous appartenez devient votre statut.

La soumission rigidifie souvent les relations entre groupes dominants et groupes dominés : ceux qui appartiennent à la culture dominante ont un sentiment de supériorité qui les aveugle. En miroir, les groupes dominés participent sans le vouloir au statu quo en étant convaincus par un sentiment d’infériorité transmis au fil des générations. Lorsque les coutumes deviennent toxiques dans les relations femmes/hommes, Nord/Sud, Est/Ouest, castes supérieures et inférieures, les mauvais réflexes acquis doivent être rééduqués.

Le groupe pour fonctionner est d’autant plus efficace qu’il est coordonné. Il ne peut pas y avoir plusieurs leaders à la fois, chacun doit trouver sa place : les performants, les experts, monsieur et madame Tout-le-Monde. La confiance est un ciment déterminant du groupe. Chacun choisit la soumission en échange d’une confiance dans le groupe et dans le chef pour la défense de ses intérêts. Le leader ne peut longtemps s’imposer par la seule performance individuelle ou la violence. Les groupes conservent les leaders prévisibles au service de la cohésion du groupe pour en maximiser la force. Dans la tribu, le chef distribue les rôles et crée une interdépendance des membres du groupe. Comme dans les binômes de policiers où l’on trouve en général un gentil policier et un méchant policier, le groupe crée son équilibre par répartition des rôles. Le responsable du groupe joue un rôle comme les autres et ceux-ci se chargent parfois de le lui rappeler.

L’attribution de rôles, de responsabilités, de compétences vient souvent de l’autorité dont on dépend. C’est là que réside un biais de la soumission, l’« étiquetage » par une autorité : pendant votre scolarité, vous avez certainement croisé un enseignant qui vous a indiqué que jamais vous ne seriez bon en mathématiques, en langues… Le bon réflexe serait de vouloir prouver le contraire. Ce n’est pas ce qui se passe, notre réaction est de penser « puisque l’on m’accuse d’être mauvais, menteur ou voleur et bien je serai mauvais, menteur ou voleur ». Cette réaction est d’autant plus classique que des années d’évolution ont privilégié les enfants qui écoutent les mises en garde des adultes, en particulier quand l’environnement hostile de la préhistoire n’offrait aucun cadeau. Heureusement l’étiquetage inverse existe aussi avec les compliments, alors coachs, parents, managers, collègues, ne vous privez pas !

Autre volet néfaste de nos réflexes de soumission : ne croyez pas qu’en promettant aux femmes une culture qui les reconnaisse comme égales de leurs alter ego masculins, elles vont se lever comme un seul homme et adhérer à 100 % à ce projet ! L’ancrage dans la tradition, la crainte du changement et la soumission à l’ordre en place sont autant de soutiens au statu quo. En rajoutant une pincée de superstition pour justifier cet acte, on comprend pourquoi une tradition comme l’excision – qui est une pratique exercée par les femmes sur leurs filles – persiste encore dans certaines populations.

La soumission est donc un acte naturel qui participe à la cohésion du groupe ; s’en affranchir peut toutefois être salutaire quand les conditions changent. En cas de crise, les innovants, les leaders, ont leur place pour inventer, aller vite, concentrer les efforts là où la survie est en jeu. L’histoire nous rappelle régulièrement que la stabilité n’est qu’un épisode entre deux crises.

5.9 La tribu est une famille étendue qui fait partie de votre identité

La tribu est la famille étendue qui rassure, celle qui était présente à votre naissance, aux rites de passage, celle qui vous survit et prend en charge votre descendance. Comme une entreprise c’est une personne morale indépendante des individus qui la composent. Les mythes de la tribu préciseront son origine, les forces surnaturelles qui l’accompagnent et la protègent, sa destinée. Les rites constitueront les marqueurs culturels à pratiquer aux différentes marches de l’existence : naissance, baptême, passage à l’état adulte, mariage, acquisition de nouveaux savoir-faire ou de nouvelles responsabilités, décès. Les interdits (alimentaires, géographiques, professionnels…) et les boucs émissaires viendront compléter les valeurs partagées qui cèlent l’appartenance au groupe. La pratique de ce parcours initiatique crée notre appartenance à la tribu et ce sentiment que la tribu est une partie de nous.

La communauté protège, fait grandir, rassemble, accompagne au quotidien. Lui appartenir, c’est se sublimer, participer à un projet collectif qui nous surpasse. Notre besoin d’appartenance va s’exprimer par le besoin de s’afficher par l’habillement, la coiffure, les scarifications, les tatouages, l’ablation d’une phalange (comme dans la mafia japonaise), le langage, la religion.

Adopter les codes de la culture de la tribu permet d’être accepté. L’étranger est un danger potentiel, il faut donc se ressembler culturellement pour se rassurer et s’assembler. Les différences superficielles comme la couleur de peau s’effacent quand la culture est partagée. Se rapprocher c’est d’abord parler le même langage : Nelson Mandela a appris l’Afrikaner pour mieux comprendre ses geôliers et préparer une réconciliation.

L’apprentissage de la culture de la tribu va se mêler à la construction de l’individu et ainsi faire partie de son identité. En mémoire de l’appartenance à la tribu, nos noms de famille ont souvent pour origine le nom d’un lieu, d’un village, d’un métier alors que le prénom est davantage associé à la personne elle-même.

La tribu comme la famille font partie de notre identité et seront défendues comme nous-même. Par extension, la nation[6] est une tribu étendue qui possède, elle aussi, sa part d’identité dans la nôtre. Une insulte à la famille ou à la communauté, est ressentie souvent de façon beaucoup plus profonde que si cette insulte vous est adressée personnellement.

À la différence de l’animal, l’Homme va non seulement défendre son intégrité physique mais aussi l’intégrité de son identité, son honneur. Ainsi une blessure identitaire est vécue comme une blessure physique. Notre réflexe c’est aussi d’infliger autant, sinon plus, aux agresseurs. C’est la loi du talion, « œil pour œil, dent pour dent ». Cette loi encore vivace est matérialisée dès 1750 avant notre ère dans le Code de Hammurabi à Babylone, dans la Torah puis le Talmud, la Bible et le Coran. Chez l’Homme comme chez de nombreux animaux, ce besoin de vengeance peut être différé, le temps de retrouver une capacité à se défendre ou attaquer, comme pour les éléphants qui sont connus pour se « venger » de mauvais traitements de nombreuses années après. Là où l’Homme surpasse tous les animaux c’est par la vengeance intergénérationnelle, la vendetta, car notre vulnérabilité c’est d’être programmable. Il suffit que l’on nous raconte l’histoire avec un grand « H » pour que quelque chose qui a touché nos ancêtres, qui font partie de notre identité, exige vengeance. Nous allons nous venger de faits que nous n’avons pas vécus. À la différence des animaux, seuls les Hommes sont prêts à mourir pour venger l’histoire. Nous sommes capables de nous entretuer pour des faits que nous n’avons pas connus mais que l’on nous a racontés, une vendetta capable de sauter des générations. Les animaux que l’on appelle « bêtes » en Français, ne le sont pas suffisamment pour risquer leur vie sur des concepts.

Figure 38 : La loi du talion, une relique instinctive à civiliser par une justice moderne

Chez l’Homme, le concept de justice pour les individus peut être transposé au groupe, à la nation, au pays. La communauté est une personne, une personne morale qui édicte au sein de sa culture des valeurs et exige pour sa pérennité défense, vengeance, sacrifice des individus. La culture, le code de l’honneur, les distinctions permettent de jeter des populations entières les unes contre les autres.

Pourra-t-on pacifier le monde par un meilleur partage du savoir ? C’est l’objet du chapitre suivant.

[1] Morale : discipline pratique qui dit ce qui est bien ou mal en matière de conduite au sein d’une société ou d’un groupe. Elle est prescriptive car elle oblige, recommande, interdit et normative en édictant des règles de conduites.

[2] Moralité : conformité d’un individu ou d’un groupe à la morale partagée.

[3] Effet « nocebo » : effet psychologique ou physiologique associé à la prise d’une substance inerte (sans effet pharmacologique prouvé) qui engendre des effets désagréables sur la personne.

[4] Philosophe et écrivain français

[5] Écrivain humaniste français

[6] Nation : Ensemble des êtres humains vivant dans un même territoire, ayant une communauté d’origine, d’histoire, de culture, de traditions, parfois de langue, et constituant une communauté politique

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