Vivre et transmettre tout simplement

10. Vivre et transmettre, tout simplement

Respecter, accepter les autres, c’est certainement comprendre qu’ils aspirent à pouvoir réussir leur existence et qu’ils partagent la même recherche que soi d’un accomplissement personnel et d’une descendance heureuse. C’est une bonne raison d’aborder ce sujet pour montrer combien nos aspirations sont proches.

La vie est une course de fond, tout est apprentissage, appui, souplesse, rebond, ingéniosité et volonté personnelle. Il n’y a pas de progrès sans prise de risque et prise de coups. Ainsi au fil du temps, les cicatrices deviendront fiertés, la détermination vous relèvera après les chocs et la persévérance rencontrera la chance. Cultivez votre différence, le monde a besoin de diversité, trop se ressembler c’est appauvrir la communauté.

« Soyez vous-même, les autres sont déjà pris ». Oscar Wilde, écrivain irlandais 😉

Les mesures des aptitudes intellectuelles sont nombreuses et contestables. Il convient de considérer leur multiplication comme une preuve de la palette des talents que chacun peut révéler et de la difficulté à caractériser cette qualité humaine.

Figure 63 : « L’échec n’est pas de tomber, mais de rester là où l’on est tombé »

Le quotient intellectuel (QI), le plus connu, mesure votre niveau de compréhension pour résoudre les problèmes complexes. L’école prépare principalement à l’améliorer : raisonnement, méthodes, mémorisation…

Le quotient émotionnel (QE) mesure votre aptitude à construire des relations interpersonnelles. Il s’agit d’identifier et prendre conscience de vos propres émotions comme de celles des autres, pour adapter votre comportement en gérant vos émotions et celles des autres lorsque vous menez des actions et des projets collectifs.

Le quotient social (QS) évalue votre aptitude à constituer un réseau d’amis (préférez le réel au virtuel) et l’entretenir dans le temps.

Figure 64 : « L’arbre volontaire aura pu être tordu par une vie difficile mais il ne finira pas comme les autres en planches »Anonyme 😉

L’expérience montre aussi qu’un bon quotient d’adversité (QA) est un atout pour la vie. Il s’agit là de savoir prendre les coups de l’existence et savoir être résilient, savoir se relever.

Un autre champ d’action qui peut servir à notre compréhension et notre participation à l’échelle du monde, c’est le quotient culturel (QC), qui mesure notre capacité à nous adapter aux environnements culturels différents, apprendre les langues étrangères…

Il faudrait aussi prendre en compte de nombreuses autres aptitudes artistiques comme, notamment, celles dont font preuve les artisans, les artistes qui ont « des doigts en or ».

Que retenir de ces moyens de mesure ? Ils restent trop partiels pour cerner le génie humain, ce qui doit encourager chacun d’entre nous à ne pas baisser les bras tant que nous n’avons pas trouvé notre place.

10.1 Vivre sa vie

Chaque individu dispose d’un capital de temps qu’il ne connaît pas. Il ne pourra pas en négocier ou en acheter davantage. Apprendre à mieux disposer de notre temps, moins subir le temps des autres c’est enrichir notre liberté. Densifier notre vie en choisissant de la remplir, c’est comme la rallonger.

Cette vie, il s’agit aussi de l’entretenir. Nous disposons d’un potentiel génétique qui doit être valorisé par des pratiques vertueuses maintenant bien connues : une bonne activité physique, des moments de détente (un temps pour ses centres d’intérêt, pour la lecture, la musique, la méditation en pleine conscience, les rires…), du lien social, des repas équilibrés qui prennent soin de notre flore intestinale, un sommeil de 7 à 8 heures par nuit, de la modération pour les substances toxiques (café, tabac, alcool, drogues…) qui ne traitent pas le stress, et donnent une illusion de bien-être.

« Le temps a plus de valeur que l’argent. Vous pouvez avoir plus d’argent mais vous ne pouvez avoir plus de temps ». John Rohn, écrivain américain

La mort est une facette de la vie qui crée l’occasion d’un renouvellement à chaque génération, et permet l’adaptation des espèces aux changements de l’environnement. Être biologiquement immortels nous rendrait inadaptables à l’environnement qui change, et toujours vulnérables à l’accident. Nous sommes vivants pour transmettre notre part d’adaptation et passer le relais à une génération suivante. Si nous ne mourions pas, nous nous ennuierions car notre cerveau est conçu pour générer de la curiosité, du désir, de l’élan. Il n’est pas conçu pour supporter la lassitude de la succession infinie des jours. C’est la perspective de la mort qui nous donne ce sentiment d’urgence, ce besoin de ne pas repousser indéfiniment nos actions aux jours futurs. Notre vie se remplit car nous avons des désirs renouvelés par chacune des phases de notre vie, enfance, adolescence, majorité, vieillesse, chaque étape est vécue comme un nouveau défi unique et passager, ce qui nous oblige à la vivre intensément.

« Nous avons deux vies, la deuxième commence quand on réalise qu’on n’en a qu’une ». Confucius, philosophe chinois

Plutôt que craindre la mort, pourquoi ne pas bien vieillir ? Le champ d’action reste vaste car rester jeune c’est : conserver de l’intérêt pour notre environnement proche et lointain ; continuer à apprendre ; conserver de l’intérêt pour les autres, en particulier pour les enfants qui sont souvent bruyants ; accepter la controverse et le fait d’avoir tort ; conserver des désirs, des projets. Une autre idée, c’est de ne jamais se départir de sa curiosité comme l’indique Jean d’Ormesson[1] : « On meurt parce qu’on est né… À partir du moment où vous naissez, vous signez une espèce de contrat avec la mort… Quand on fête mon anniversaire, je sais que l’on fête une année en moins… Je l’accepte avec sérénité, j’ai été tellement curieux de ma vie que je suis curieux de ce qu’il va se passer ».

« Vivre chaque jour comme si c’était le dernier et entreprendre comme si l’on avait toute l’éternité ». Steve Jobs, entrepreneur américain

Khalil Gibran[2] a une très belle formule pour décrire l’au-delà de la vie : « On dit qu’avant d’entrer dans la mer une rivière tremble de peur. Elle regarde en arrière le chemin qu’elle a parcouru, depuis les sommets des montagnes, la longue route sinueuse qui traverse des forêts et des villages. Et devant elle, elle voit un océan si vaste, qu’y pénétrer ne paraît rien d’autre que devoir disparaître à jamais. Mais il n’y a pas d’autre moyen. La rivière ne peut revenir en arrière. Revenir en arrière est impossible dans l’existence. La rivière a besoin de prendre le risque d’entrer dans l’océan parce que c’est alors seulement que la peur disparaîtra, parce que c’est là que la rivière saura qu’il ne s’agit pas de disparaître dans l’océan, mais de devenir océan. »

« Ceux qui ont peur meurent tout le temps, ceux qui n’ont pas peur ne meurent qu’une fois ». Paolo Borsellino, juge italien anti-mafia

Quelques regrets, exprimés par les patients d’une infirmière [3]chargée de soins palliatifs, nous rappellent certains réflexes essentiels pour conduire notre existence :

  • « J’aurais aimé avoir le courage de vivre ma vie comme je l’entendais, et non comme les autres voulaient qu’elle soit ». Combien de rêves non réalisés faute de n’avoir pas décidé d’entreprendre !
  • « J’aurais aimé ne pas travailler si dur ». Combien de temps consacré au travail au détriment des loisirs ou de sa famille !
  • « J’aurais aimé avoir le courage d’exprimer mes sentiments ». Combien de stress muet nous aura minés de l’intérieur faute de l’avoir exprimé !
  • « J’aurais aimé rester en contact avec certains amis ». Combien de relations sincères perdues pour ne pas avoir été entretenues jusqu’à l’heure des souvenirs, du besoin des autres !
  • « J’aurais aimé me laisser le droit d’être heureux ». Combien de moments de bonheur perdus pour ne pas les avoir cultivés !

« Tu crois que la vie est plus belle après la mort ? Cela dépend, après la mort de qui ? ». 😉 Anonyme

« C’est parce que nous avons peur de mourir que nous donnons de la valeur au temps qui passe ». Sophia

Alors, pourquoi ne pas dialoguer avec notre vie comme avec un compagnon de voyage ? Prendre le temps de lui parler, c’est prendre le temps de s’interroger sur notre temps qui s’écoule. Alors, pourquoi ne pas s’inspirer de Sophia quand elle parle à sa vie ?

« Tu étais là quand je suis née, nue, vulnérable, ignorante, riche de mon premier cri, de ma première respiration. Tu es unique, tu es à moi. Aussi fidèle qu’une ombre, tu m’accompagnes sans rien exiger. Je t’oublie souvent et pourtant, peu rancunière, tu es là dès que je pense à toi au détour d’une solitude. Mes parents disent qu’ils m’ont donné la vie. Ils m’ont plutôt transmis une part de leur vie qui leur survivra. Tu es la rivière qui irrigue la longue chaîne des êtres animés. J’ai pris conscience de ton existence à l’âge de raison quand un proche nous a quittées. Tu veilles sur mon sommeil mais c’est moi qui te défends quand tu es en danger car si je te perds, je disparais aussi. Quand je suis triste, je trouve que tu ne me fais pas de cadeau. Quand tu me souris, j’ai appris à apprécier ces moments car le présent, ce sont les souvenirs de demain. Oui, de temps en temps, un compagnon de voyage, le bonheur, nous rejoint. J’ai appris à le retenir et l’inviter à revenir pour colorer nos jours. Quand je t’en veux, j’oublie que je suis responsable de comment je t’ai menée. Ensemble, nous avons vécu le temps de l’inconscience, le temps de l’apprentissage, le temps de la contribution, le temps de la transmission, en apprenant à laisser peu de place au temps des regrets, car le passé ne peut se corriger. Comme tous les humains, j’ai cru faire mieux qu’exister. Comme ceux qui m’ont précédé, j’ai croisé une autre vie pour en transmettre de nouvelles. Je ne ferai pas comme certains qui, dans le désespoir, te suppriment. Je suis tellement attaché à toi que si tu me quittes, je partirai avec toi. Par ce dernier voyage, deviendrons-nous mon âme ? ».

Le Passé est parfois simple, souvent Imparfait ; à trop l’attendre, le Futur peut devenir antérieur : considérons Aujourd’hui comme un cadeau, c’est peut-être pour cela qu’il s’appelle… Présent ! Le bouddhisme nous propose de nombreuses pistes pour mieux vivre ce présent. Il faut apprendre à garder du temps pour respirer consciemment, méditer, contempler, réfléchir aux prochains projets et ressentir son présent. Les propos qui suivent sont attribués au Dalaï-Lama. Ils appellent à davantage de modération pour nos sociétés agitées : « Ce qui me surprend le plus chez l’Homme occidental, c’est qu’il perd la santé pour gagner de l’argent et il perd ensuite son argent pour récupérer la santé. À force de penser au futur, il ne vit pas au présent et il ne vit donc ni le présent ni le futur. Il vit comme s’il ne devait jamais mourir et il meurt comme s’il n’avait jamais vécu ». Nous devons donc apprendre à cultiver notre bonheur présent sans oublier notre désir d’avenir.

Figure 65 : « Un jour nous allons tous mourir ! Exact, mais il nous reste à vivre tous les autres jours. »

Nous ne recherchons pas toujours l’environnement qui nous révélera, celui dans lequel nous trouverons notre place, celui dans lequel notre utilité sera reconnue. Il ne s’agit pas de chercher à être parfait mais de trouver une place qui permettra l’expression de notre différence. Une histoire illustre cette recherche : « un père donne à son fils une vieille voiture qui lui avait été donnée par son propre père, et qui avait été remisée dans un garage car elle ne marchait plus. Le fils n’est pas très enthousiaste et cherche à la revendre ; le prix proposé pour les voitures d’occasion est dérisoire car il faut la remettre en état ; le prix à la casse est encore plus faible ; après de nombreuses recherches, cette voiture apparaît d’une très grande valeur comme… voiture de collection ».

Figure 66 : Puisque je suis différent autant en profiter 😉

Être libre, c’est accepter d’avoir sa part d’égoïsme pour se soustraire aux obligations, au temps des autres, au service de la collectivité dont nous dépendons. Après tout, nous avons besoin de paix intérieure pour venir en appui des autres. Être libre de choisir entre de nombreuses options n’est possible qu’en entretenant notre curiosité et notre recherche de davantage de formations, d’informations, d’expériences, autant de moyens d’échapper aux contraintes et aux manipulations. Savoir est un devoir si l’on prétend à la liberté.

« L’oiseau qui sait voler n’a pas peur que la branche casse ». Anonyme

La porte de la liberté intellectuelle s’ouvre de l’intérieur et il faut la pousser fort car notre paresse naturelle s’oppose aux efforts de remise en cause, de tolérance, d’ouverture et de souplesse de notre représentation du monde, de notre carte mentale. La liberté est une discipline quand il s’agit d’ouvrir son champ des possibles.

« J’ai appris que le courage n’est pas l’absence de peur mais la capacité de la vaincre ». Nelson Mandela, Président de l’Afrique du Sud

 Être libre, c’est transgresser, entreprendre, accepter le risque, être prêt à l’échec éventuel et sa blessure narcissique. Se conformer, c’est se soumettre et rester un témoin perpétuel. Or, la chance sourit aux entrepreneurs audacieux, ce sont eux qui font bouger les lignes dont nos défis mondiaux ont tant besoin. L’action, c’est l’avenir qui commence aujourd’hui.

« Ta chance n’est pas hasard, ton bonheur se cultive, ton risque s’apprivoise, la vie est action ». Sophia

Être libre, c’est ne pas participer aux foules, le creuset de tous les excès. Gustave Le Bon[4] résume admirablement ces émotions folles qui parcourent les foules dans son ouvrage de 1895, « Psychologie des foules » :

« […] l’individu en foule acquiert, par le fait seul du nombre, un sentiment de puissance invincible qui lui permet de céder à des instincts que, seul, il eût forcément refrénés. Il sera d’autant moins porté à les refréner que, la foule étant anonyme, et par conséquent irresponsable, le sentiment de la responsabilité, qui retient toujours les individus, disparaît entièrement… Elles (les foules) vont tout de suite aux extrêmes. Le soupçon énoncé se transforme tout de suite en évidence indiscutable. Par le fait seul qu’il fait partie d’une foule, l’Homme descend donc plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation. Isolé, c’était peut-être un individu cultivé ; en foule, c’est un instinctif, par conséquent un barbare. Il a la spontanéité, la violence, la férocité et aussi les enthousiasmes et les héroïsmes des êtres primitifs. Il s’en approche encore par sa facilité à se laisser impressionner par des mots, des images (…). L’individu en foule est un grain de sable au milieu d’autres grains de sable que le vent soulève à son gré. Les foules ont des opinions imposées, jamais des opinions raisonnées. »

“ Si tout le monde pense de la même manière, alors personne ne pense ». Benjamin Franklin, écrivain, humaniste, père fondateur des Etats-Unis.

Cette analyse est très actuelle, car l’anonymat créé par internet permet la création de foules agressives, bercées par cette légitimité apparente offerte par les algorithmes des plates-formes qui enferment les abonnés dans des « bulles de confirmation » : chaque bulle peut donner naissance à une foule, devenue sûre d’elle, et à la merci de ceux qui veulent la manipuler.

La liberté, c’est certainement aussi la capacité de vivre sa vie spontanément et de savoir prendre du recul pouradapter son comportement quand les situations l’imposent. Cette capacité à changer de niveau de décision entre spontanéité et adaptation, instinct et réflexion en cas de nécessité est indispensable pour rebondir, être résilient. Pourquoi insister sur cette capacité à passer de l’instinctif au cortical dans ses décisions ? Parce que la même approche doit être pratiquée pour nos perceptions. Nous l’avons vu, les perceptions de nos cinq sens sont nos perceptions instinctives de niveau 1 au quotidien, celles qui correspondent à notre fonctionnement spontané. En revanche, si nous voulons intégrer dans nos réflexions et décisions les problématiques à l’échelle mondiale qui nous font face, nous devons apprendre à développer nos perceptions corticales de niveau 2. Car pour anticiper sur des conséquences qui auront un impact dans notre futur ou pour notre descendance, il faut apprendre à donner du poids à des concepts intellectuels que nous ne percevons pas physiquement. Prenons le réchauffement climatique, c’est un sujet d’au moins 60 ans qui aurait pu être mieux anticipé si nous avions pris conscience de ses conséquences avant de devoir les subir au quotidien. Cela renforce le besoin d’une culture du savoir à l’échelle mondiale car l’ignorance et la barbarie maintiennent l’espèce à un niveau 1, inopérant pour les défis mondiaux.

« Pour pouvoir choisir une solution pacifique pour l’Afrique du Sud, j’ai d’abord choisi de ne plus être prisonnier de mes sentiments ». Nelson Mandela, Président d’Afrique du Sud

10.2 Vivre son bonheur

Pas de motivation sans désir : c’est le désir qui a permis de fabriquer l’humanité. C’est certainement grâce à des désirs fous que l’Homme a progressé au cours de l’histoire : voyages, constructions, astronomie, santé, voler dans les airs, explorer les fonds marins…

« Si tu veux construire un bateau, fais naître dans le cœur de tes hommes et femmes le désir de la mer ». Antoine de Saint-Exupéry, écrivain français

Pas de bonheur sans désir comblé : le désir naît d’un manque ressenti. Le désir est à la racine du bonheur et il nous fait imaginer, avancer, construire. Sur la route de nos efforts, le désir précède le bonheur. Le bonheur n’est pas pour autant condamné à hanter le futur mais le ramener au présent est un apprentissage. Tout doit être fait pour éviter le constat trop tardif « J’étais heureux mais je ne le savais pas ».

« J’ai reconnu mon bonheur au bruit qu’il a fait en partant » Jacques Prévert, écrivain français

Il y a des jours où l’on se lève de bonne humeur. Le bonheur est-il pour autant spontané ? Généralement il est associé à une réalisation qui a demandé un effort, une prise de risque, une patience qui ont trouvé leur récompense. Sur le plan physiologique, il s’agit bien d’un circuit de la récompense qui se met en place. Le bonheur reste fugace, l’atteinte d’un objectif qui mobilise des ressources, fait traverser l’espoir, l’imagination, la plénitude puis l’ennui. Nous sommes ainsi faits : boire de l’eau quand on a très soif procure un grand plaisir qui disparaît dès que l’on est rassasié. Pas de bonheur sans malheur, pas de soif ou de faim sans satiété, pas de conscience de la mort sans conscience de la vie. Le bonheur est une période fugace car le cerveau travaille en relatif : quand on a un salaire on en veut plus, on a tendance à dépenser toujours plus que ce que l’on gagne. Schopenhauer[5] a dit : « Ainsi toute notre vie oscille de droite à gauche de la souffrance à l’ennui ». Le chômeur qui manque de travail et de reconnaissance sociale souffre, puis, lorsqu’il devient enfin travailleur, il s’ennuie. Le désir d’amour fait souffrir puis, si le dénouement est heureux, la vie de couple peut plus tard générer de l’ennui. Alors existe-t-il des couples heureux ? Un des secrets des personnes à la bonne humeur quotidienne, c’est qu’elles ont compris que le bonheur peut-être à la fois ce moment fugace quand la souffrance due au manque disparaît mais aussi ce sentiment que l’on entretient quand on apprend à se réjouir de l’absence de manque. Le bonheur peut être considéré comme l’absence de malheur. Le mot « aimer » est un mot dont l’ambiguïté éclaire cette façon de vivre les choses. « Aimer » permet d’abord d’exprimer l’envie de combler nos besoins physiologiques et émotionnels : j’aime la musique, le poulet, le cinéma et j’aime une personne car j’ai envie de faire l’amour avec elle. C’est une consommation comme une autre et être amoureux est un état subi et temporaire. À l’inverse, « Aimer longtemps », est un choix, une émotion cultivée. À la différence de l’amour issu du désir ou du manque, il existe un amour du don ou du partage. « Aimer véritablement », c’est comme aimer son enfant, aimer son conjoint, aimer le service aux autres quand on est prêt à donner, à se sacrifier ou à fournir des efforts pour les autres sans attente de retour. Cet amour du don est une source de bonheur persistant.

« Si on bâtissait la maison du bonheur, la plus grande pièce serait la salle d’attente ». Jules Renard, écrivain français

« Le bonheur n’est pas d’avoir tout ce qu’on désire mais d’apprécier ce que l’on a. ». Paulo Coelho, écrivain brésilien

Alors, le succès des gens heureux c’est de fuir l’ennui, choisir les désirs que l’on peut satisfaire, apprendre àconstater le bonheur lorsqu’il survient, savoir qu’il est temporaire, et conserver son optimisme pour rester tourné vers l’action. Le bonheur c’est aussi faire la différence entre nos besoins (que nous subissons) et nos désirs (que nous nous créons). Selon Aristote, « Être heureux ne signifie pas que tout est parfait ; cela signifie que vous avez décidé de regarder au-delà des imperfections ». Ainsi au quotidien, il s’agit de se contenter de bonheurs simples, s’accorder du temps personnel, cultiver sa liberté vis-à-vis du regard des autres, choisir ses valeurs et agir en les appliquant, prendre ses échecs pour des apprentissages, être fier de soi pour avoir rapproché « je pense, je dis, je fais », ne pas se prendre au sérieux, s’entourer de gens heureux, être sincèrement heureux pour les autres, être altruiste et généreux sans attente de retour (préférez donner peu que prêter beaucoup)… Le bonheur est un plaisir égoïste qui se partage parfaitement avec d’autres égoïstes heureux.

Figure 67 : Votre vie a les couleurs que vous lui donnez

Pour profiter de l’existence, il faut certainement aussi accepter les petits déséquilibres qui font avancer, et s’aimer pour ce que l’on est avec ses travers, ses paresses, ses biais de raisonnement, ses espoirs déçus, ses petites réussites. Il dépend de nous de donner davantage de poids aux satisfactions et moins de poids aux déceptions.

« La forme même des Pyramides est là pour nous prouver que, dans l’ancienne Égypte aussi, les ouvriers avaient déjà tendance à travailler de moins en moins ». Will Cuppy écrivain américain ;-)

10.3 Transmettre son expérience

L’éducation d’une personne n’est véritablement complète que quand elle a reçu celle de ses enfants. En éduquant les enfants, l’ensemble de notre propre enfance se redéroule dans nos pensées pour guider l’éducation que nous donnons. C’est à ce moment que l’on prend cette conscience tardive de la dette que l’on doit à ses parents. Faute de pouvoir leur offrir autant, cette dette doit être investie pour les générations futures sans attente de retour. À ce sujet, Khalil Gibran rappelle ce détachement à entretenir :

« Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont les fils et les filles de l’appel de la Vie à elle-même, ils viennent à travers vous mais non de vous. Et, bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas. Vous pouvez leur donner votre amour mais non point vos pensées, car ils ont leurs propres pensées. Vous pouvez accueillir leurs corps mais pas leurs âmes, car leurs âmes habitent la maison de demain, que vous ne pouvez visiter, pas même dans vos rêves. Vous pouvez vous efforcer d’être comme eux, mais ne tentez pas de les faire comme vous. Car la vie ne va pas en arrière, ni ne s’attarde avec hier. »

Figure 68 : Le temps est précieux, ne le gaspillons pas

Noam Chomsky[6] reprend cette idée qu’une « véritable éducation consiste à pousser les enfants à penser par eux-mêmes », c’est-à-dire les amener à se poser les bonnes questions sur le pilotage de leur avenir personnel. L’expérience des parents doit permettre de suggérer, ou d’exposer leurs enfants aux expériences qui leur permettront de trouver eux-mêmes des réponses. C’est cet accompagnement qu’ils attendent pour leur construction. Toute la difficulté est de donner à la fois les repères (qui sont autant de contraintes), et les marges de liberté, pour qu’un jour l’oiseau vole de ses propres ailes. Réussir l’éducation d’un enfant, c’est l’aider à sortir de sa coquille et lui apprendre à explorer le monde pour qu’il trouve sa voie, et développe la résilience qui lui permettra de se relever en cas de coup dur.

Figure 69 : Sortir de sa coquille pour explorer et trouver l’environnement qui vous révèlera

Mais les parents d’aujourd’hui vivent la concurrence d’internet et des réseaux sociaux, comme sources d’information alternative à l’école. Impossible de s’y opposer, alors autant accompagner, ce qui demande de rester à jour ! Parfois les enfants ont une longueur d’avance et l’on peut entendre leurs discours condescendants qui qualifient leurs parents de « dépassés » : « nous, les jeunes, nous savons utiliser les applications ; nous, on a l’Intelligence Artificielle… ». Il faut alors leur rappeler, avec un soupçon de malice, que les applications qu’ils utilisent ont été mises au point par la génération de leurs parents et qu’il leur reste maintenant à inventer la suite.

Figure 70 : Incroyable, ces représentations 3D du logo « sauvegarde », il faut que j’en parle à mon père !  🙂

Il y a tant à transmettre ! Alors à chacun de faire ses choix, sans oublier la préparation aux enjeux mondiaux, en encourageant l’école publique à promouvoir l’intérêt des sciences, sensibiliser aux autres cultures, promouvoir les autres langues, imaginer une morale du XXIe siècle concernant les bons et les mauvais comportements vis-à-vis de la planète, travailler les matières pour lesquelles la machine ne devrait pas nous dépasser. Au-delà de la transmission du savoir, il faut encourager les attitudes qui permettent de mieux appréhender notre environnement : les valeurs, le travail collectif, l’esprit critique, la liberté de réflexion, l’ouverture aux sports et aux arts (peinture, musique)…

« Construis ta chance, reconnaît ton bonheur, privilégie l’action, en t’accompagnant, les trois te souriront ». Sophia

L’école ne peut pas tout et il faut tenir compte de ses limites.

L’enseignement classique n’est pas suffisamment adapté à la préparation à la vie en communauté. L’école génère beaucoup de conformité, de capacité à respecter la norme. Prenons les examens qui jalonnent les évaluations des acquis : nous passons nos examens seuls ; les hypothèses nous sont données, il n’y a en général qu’un bon raisonnement, qu’une conclusion et tout doit être fait dans un temps donné ; n’oublions pas qu’il est aussi interdit de copier et d’aider les autres. Dans l’existence, c’est le contraire : il faut chercher les hypothèses en lisant son environnement, la réussite est obtenue souvent à plusieurs, l’apprentissage c’est la copie des gestes ou du savoir-faire des autres, il faut savoir être patient pour intervenir au bon moment, il y a plusieurs manières de faire, il y a plusieurs bons résultats potentiels ; une collectivité a besoin de membres utiles et dignes de confiance au-delà de certains premiers de la classe qui jouent leur intérêt personnel. Pour compléter l’évaluation du savoir ou de la performance intellectuelle qui constituent la colonne vertébrale de l’enseignement traditionnel, il serait nécessaire de prendre en compte les savoir-faire sociaux et émotionnels qui permettent de s’ouvrir au monde et d’être à l’aise avec les autres. Les parents sont largement concernés car ces aptitudes s’acquièrent en partie au sein de la cellule familiale. Internet isole, internet rapproche mais internet ne remplace pas nos besoins d’animal social.

« Quand je suis allé à l’école, ils m’ont demandé ce que je voulais être quand je serai grand ; j’ai répondu « heureux » ; ils m’ont dit que je n’avais pas compris la question, j’ai répondu qu’ils n’avaient pas compris la vie ». John Lennon, auteur, compositeur, interprète anglais

Mais pas de motivation sans désir. Si votre enfant désire devenir ingénieur ou médecin, vous lui direz que sans être bon en sciences, il ne pourra faire ce métier. S’il ne désire aucun métier en particulier, peut-être qu’il désirera vous faire plaisir. Supposons qu’il ne veuille pas particulièrement vous faire plaisir (cela arrive aux meilleurs parents), il ne restera plus qu’à relier à un désir de son choix (un téléphone portable, un ordinateur, une sortie), une performance en science. Un marchandage moins élégant, certes, mais pourquoi pas introduire un peu de compromission si c’est au service de la réussite ?

« Je ne perds jamais, soit je gagne, soit j’apprends ». Nelson Mandela, Président de l’Afrique du Sud

Nous ne sommes pas faits pour rester assis toute une journée : s’il y avait une activité à privilégier dans toute éducation, c’est le sport car c’est un concentré de vie. Chez l’adulte, l’activité physique contribue à la prévention des maladies cardiovasculaires, du cancer et du diabète, réduit les symptômes de dépression et d’anxiété, améliore la santé du cerveau (il retarde notamment la survenue de la maladie d’Alzheimer) et peut accroître le bien-être général. Non seulement le sport remplit un besoin physiologique dont la vie moderne nous éloigne mais c’est une école par lui-même où l’on apprend l’effort, le dépassement de soi avant de se mesurer aux autres. C’est un escalier (les sportifs évitent l’ascenseur) pour une ascension sociale et le sport à grande échelle est une source de championnats locaux, nationaux, mondiaux, de jeux olympiques qui permettent de célébrer l’espèce en pratiquant des compétitions pacifiques !

« Ne préparez pas la vie de vos enfants mais préparez vos enfants à la vie ». Sophia

Le sport reprend, sans le dire, toutes les valeurs du stoïcisme, en enseignant l’acceptation de la douleur et des épreuves, pour le bonheur fugitif d’un accomplissement personnel. C’est l’école de la maîtrise de soi, du sang-froid, du contrôle des émotions, du calme. Le sport enseigne la morale, les règles et la vertu à ceux qui s’y conforment. Il permet aussi de calibrer ses défis pour vivre les réussites qui font avancer. Les épreuves deviennent une occasion de pratiquer l’échec, de mesurer pas à pas ses progrès, de donner une valeur aux efforts réalisés, d’apprendre la résilience. À propos d’apprentissage de l’échec, Roger Federer, champion mondial de tennis, le premier à avoir gagné vingt titres de Grand Chelem, témoigne : « les statistiques montrent que j’ai gagné 80 % de mes matchs ; pourtant, je ne gagne que 54 % de mes points, soit légèrement plus que la moyenne. Il a fallu que j’apprenne à oublier tous les points que je perds pour maximiser la clarté et la concentration dont j’ai besoin pour tenter de gagner les suivants ».

« Le plus important aux Jeux Olympiques n’est pas de gagner mais de participer, car l’important dans la vie n’est point le triomphe mais le combat ; l’essentiel, ce n’est pas d’avoir vaincu mais de s’être bien battu ». Baron Pierre de Coubertin, Président du Comité International Olympique

Le sport reste l’exutoire idéal pour canaliser et sublimer l’effort, valoriser les talents physiques à l’échelle planétaire, permettre à chacun d’appartenir et de vibrer à l’unisson de communautés choisies. Les matches sont ainsi l’occasion de gagner ou perdre par procuration, en soutenant les équipes qui vous représentent. Le sport collectif valorise le sens du combat, la richesse de la diversité, la contribution individuelle dans le groupe, le partage de valeurs communes, la force du groupe qui dépasse l’addition des individus, la fête publique qui récompense l’effort. Les oppositions sportives entre communautés doivent suffire pour que les affrontements restent des jeux.

L’honneur, la vengeance, l’appel à l’histoire, la cupidité, la jalousie sont les carburants des agressions entre nations, entre communautés. Pourtant cette spirale fatale peut être combattue ; la testostérone peut être mieux employée dans le sport pour parvenir à l’exploit : les plus courageux peuvent s’exercer au Wing suit, au plongeon, les plus forts à la lutte ou à la boxe, les plus résistants aux courses d’endurance ; il y a suffisamment de possibilités pour se calmer individuellement. Inutile de sacrifier des innocents pour satisfaire ses pulsions.

L’honneur : lors d’une attaque navale, un capitaine Anglais dit à Surcouf, corsaire du roi de France, « vous vous battez pour l’argent alors que nous nous battons pour l’honneur », la réponse fut cinglante « chacun se bat pour ce qui lui manque » ! 😉

Une vie est une course de fond faite d’actions et de renoncements, alors comment ne pas citer Rudyard Kipling qui enseigne autant l’engagement que le détachement dans son poème « Tu seras un homme, mon fils » :

Figure 71 : Apprendre l’engagement et le détachement 

« Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie

Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,

Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties

Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d’amour,

Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre

Et, te sentant haï sans haïr à ton tour,

Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles

Travesties par des gueux pour exciter des sots,

Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles,

Sans mentir toi-même d’un mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,

Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,

Et si tu peux aimer tous tes amis en frère

Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître,

Sans jamais devenir sceptique ou destructeur,

Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,

Penser sans n’être qu’un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,

Si tu peux être brave et jamais imprudent,

Si tu sais être bon, si tu sais être sage,

Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite

Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,

Si tu peux conserver ton courage et ta tête

Quand tous les autres les perdront,

Alors, les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire

Seront à tout jamais tes esclaves soumis,

Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire,

Tu seras un Homme, mon fils ! »

Figure 72 : La liberté ouvre ses bras aux indépendants qui voyagent l’esprit et le bagage légers 

Pour transmettre cette préparation aux enjeux du monde, il reste à en préciser les thèmes et les réflexes à acquérir. Cela mérite bien un chapitre pour les parents de ceux qui vont vivre à 10 milliards d’habitants sur Terre.

[1] Académicien, écrivain français

[2] Poète libano-américain

[3] Bronnie Ware, soignante australienne en soins palliatifs

[4] Médecin, anthropologue

[5] Philosophe allemand

[6] Linguiste américain

Facebook
Pinterest
LinkedIn
Twitter
Email