8. La science, une religion comme les autres ?
Méthodes, croyances, humilité, respect mutuel, autant de qualités à cultiver
La Science, l’Espéranto de la Raison
Depuis que l’humanité cherche à comprendre les mystères du cosmos et les rouages du vivant, elle s’est heurtée à la barrière des langues, des croyances et des frontières géopolitiques. Pourtant, au milieu de ce tumulte culturel, une exception singulière a émergé : la science. Bien plus qu’une simple accumulation de savoirs ou de prouesses technologiques, elle s’est imposée comme une véritable culture mondiale et le seul langage réellement universel de notre espèce.

Alors que les mots peuvent trahir et les idéologies diviser, la rigueur de la méthode scientifique offre un terrain d’entente inédit. Qu’il s’agisse d’un botaniste nommant une fleur en latin pour être compris de ses pairs à l’autre bout du globe, ou de physiciens de nations rivales collaborant au sein de structures comme le CERN ou l’ISS, la science agit comme un logiciel diplomatique. Elle repose sur une logique trans-culturelle où la preuve et l’expérience priment sur l’origine ou le dogme.
Explorons comment la science a réussi à bâtir cette “grammaire de l’univers”. Des nomenclatures taxonomiques aux constantes physiques immuables, nous verrons comment elle permet une coopération immédiate entre pairs et comment, à l’heure des grands défis planétaires, elle demeure notre outil le plus précieux pour maintenir un dialogue rationnel et solidaire entre les peuples.
Très tôt, les naturalistes et en particulier Carl von Linné (1707-1778) ont généralisé la systématisation des noms latins pour nommer les espèces aussi bien pour les plantes (1753) que les animaux (1758). Chaque espèce est désignée par deux mots latins :
- Le nom de Genre (avec une majuscule) : qui regroupe les espèces proches ;
- L’épithète spécifique (en minuscules) : qui caractérise l’espèce au sein du genre.
Ainsi le chien, qui s’appelle différemment dans toutes les langues de la terre, s’est vu attribuer, comme pour les autres espèces un seul nom scientifique : Canis familiaris.
Pourquoi le latin ? L’usage d’une langue morte à l’origine de nombreuses langues européennes que pratiquaient les scientifiques de l’époque a permis d’éviter les rivalités nationales. Autre avantage d’une langue « morte », le sens des mots ne change plus avec le temps, contrairement aux langues vivantes.

| La petite histoire dans la grande histoire scientifique |
| Le père de la nomenclature moderne, Carl von Linné, utilisait souvent les noms latins comme un outil de diplomatie… ou de vengeance.Le cas Mutis : Pour s’assurer de recevoir des spécimens de la part du botaniste José Celestino Mutis , il a nommé le genre Mutisia (Plantes grimpantes d’Amérique du Sud) en son honneur.La petite revanche : à l’inverse, pour punir ses détracteurs, il leur dédiait des plantes insignifiantes ou malodorantes. Il a nommé le genre Buffonia (une plante chétive) pour piquer au vif son rival Georges-Louis Leclerc de Buffon. Buffon lui même, devait beaucoup d’argent à une famille de banquiers Lyonnais qui lui a intenté un procès pour qu’il le rembourse; son nom : Baboin (Baboon en anglais); devinez quel nom a donné Buffon à une espèce de singe cynocéphale africain? |
Ce langage commun en biologie a été encore perfectionné pour décrire la grammaire de l’Univers. Si les noms latins unifient la biologie, les constantes fondamentales unifient notre compréhension de la réalité physique. Peu importe que vous soyez à Paris, Pékin ou sur Mars, la vitesse de la lumière (c) ou la constante de Planck (h) restent les mêmes.
Ce passage à l’immatériel signifie que la mesure n’appartient plus à une nation ou à un souverain : elle appartient aux lois de la nature. C’est cette précision partagée qui permet aujourd’hui à des ingénieurs de différents continents de concevoir les pièces d’un même moteur d’avion ou d’un télescope spatial sans jamais se rencontrer physiquement.
Ces chiffres sont les “mots” d’une langue que nous n’avons pas inventée, mais découverte. Ils constituent un socle de vérité indiscutable sur lequel tous les humains peuvent s’entendre. L’illustration ultime c’est la plaque des sondes Pioneer ou du Voyager Golden Record. Pour communiquer avec d’éventuelles civilisations extraterrestres, nous n’avons pas utilisé de mots, mais des schémas représentant l’Homme, les planètes, l’atome d’hydrogène et des mathématiques binaires. C’est l’ultime preuve de la science comme langage universel.


Ce langage universel à l’échelle de notre planète s’est aussi matérialisé avec le Système International d’Unités. C’est le cas par exemple du système métrique qui est un acte de paix et de rationalisation mondiale. En utilisant des phénomènes physiques, comme la distance parcourue par la lumière pour l’évaluation du mètre ou les vibrations de l’atome de Césium pour mesurer le temps, nous avons créé des unités de mesure qui n’appartiennent à aucune nation. Le même principe s’est appliqué pour la définition actuelle du kilogramme qui ne repose plus sur un cylindre de platine conservé en France, mais sur une valeur immatérielle liée à la physique quantique, accessible à n’importe quel laboratoire dans le monde. Ces constantes forment le socle d’une vérité objective. Elles permettent de construire un raisonnement où l’opinion n’a pas sa place : un calcul de trajectoire orbitale ou une réaction chimique ne sont ni “occidentaux” ni “orientaux” ; ils sont simplement exacts ou erronés selon les lois de la physique.
En codifiant ainsi le nom des choses et leur grandeur, la science a offert à l’humanité sa première infrastructure intellectuelle commune, permettant de passer de la simple observation locale à une compréhension globale et coordonnée du monde.
| Un contre-exemple : le crash de la sonde Mars Climate Orbiter (1999) |
| Une sonde spatiale de la NASA s’est désintégrée dans l’atmosphère martienne en 1999. Pourquoi ? Parce qu’une équipe d’ingénieurs (Lockheed Martin) utilisait les unités impériales (livres-force) alors que l’autre équipe (NASA) utilisait le système métrique (Newtons). La sonde a “parlé” deux langues différentes pendant tout le trajet, et personne ne s’en est rendu compte avant qu’elle ne rate son freinage orbital de quelques centaines de kilomètres. C’est l’exemple ultime qui prouve que pour voyager dans l’espace, il faut d’abord se mettre d’accord sur la définition d’un mètre ! |
Ce qui fait aussi la force de la méthode scientifique c’est qu’elle est articulée autour de principes universels comme la reproductibilité des expériences, la causalité, les essais biologiques en double aveugle, la réfutabilité, l’évaluation par les pairs[1]. Ainsi, si un chercheur à Tokyo publie un résultat, un chercheur à Sao Paulo doit pouvoir obtenir le même résultat en suivant la même méthode. Cette “honnêteté méthodologique” crée une confiance immédiate entre pairs qui ne se sont jamais rencontrés. En complément, le système de Peer Review (revue par les pairs), qui permet d’évaluer les découvertes scientifiques par un dialogue critique, parfois rude, mais constructif, qui ne juge pas l’individu ou sa culture, mais la solidité de son raisonnement et de ses données. Ce dialogue permanent entre experts mondiaux, souvent anonyme, garantit que seule la qualité du raisonnement compte. C’est une forme de méritocratie de la pensée qui ignore les hiérarchies sociales ou nationales pour ne se concentrer que sur la solidité des données.

| Un exemple qui pousse à la modestie : l’effet « Mpemba » |
| Contrairement à beaucoup de lois physiques portant le nom de savants confirmés, cet effet porte le nom d’un élève tanzanien, Erasto Mpemba.En 1963, alors qu’il est lycéen à la Magamba Secondary School en Tanzanie. Lors de cours de cuisine, Mpemba et ses camarades fabriquaient de la crème glacée. Par manque de temps et pour éviter que d’autres élèves ne prennent toute la place dans le congélateur, Mpemba a mis son mélange encore bouillant directement au froid, alors que les autres attendaient qu’il refroidisse. À sa surprise, son mélange a durci en premier.L’effet Mpemba défie l’intuition : l’eau chaude gèle plus rapidement que l’eau froide dans des conditions similaires.Ce phénomène a été confirmé par le physicien Denis Osborne en visite dans son école. Après expérimentation, les résultats officiels ont été publiés en 1969. Vous « brûlez » d’en savoir plus ?L’effet est encore débattu, mais plusieurs facteurs expliquent pourquoi l’eau chaude “rattrape” l’eau froide :L’évaporation : L’eau chaude perd de la masse par évaporation. Moins de masse signifie moins d’énergie à extraire pour geler.La convection : Les courants de convection sont plus intenses dans l’eau chaude, ce qui accélère les transferts thermiques vers la surface.Les gaz dissous : L’eau chaude contient moins de gaz dissous que l’eau froide, ce qui pourrait modifier ses propriétés de conduction thermique.Liaisons hydrogène : Certaines théories récentes suggèrent que les liaisons hydrogène de l’eau stockent de l’énergie différemment selon la température initiale. |
La science, c’est aussi la mise en place de sanctuaires de coopération au-delà de la Géopolitique. A titre d’exemple, la Station Spatiale Internationale qui malgré les guerres, a su pendant des années réunir des cosmonautes de pays belligérants : à 400 kilomètres au-dessus de nos têtes, des astronautes russes, américains, européens et japonais vivent et travaillent ensemble dans un espace restreint.
Il existe d’autres exemples moins connus mais tout aussi symboliques comme le CERN (Organisation européenne pour la recherche nucléaire) : en pleine Guerre froide, le CERN a permis à des chercheurs de pays ennemis de travailler ensemble. Aujourd’hui, des scientifiques de plus de 100 nationalités y collaborent quotidiennement. Dans le domaine nucléaire, Il faut aussi citer le projet ITER (International Thermonuclear Experimental Reactor) qui regroupe la Chine, l’Union européenne (à travers Euratom), l’Inde, le Japon, la Corée, la Russie et les États-Unis pour une mise en commun de ressources pour réaliser une grande ambition : reproduire sur Terre l’énergie illimitée qui alimente le Soleil et les étoiles. C’est aussi le cas de SESAME (Synchrotron-light Experimental Science and Applications in the Middle East), un accélérateur de particules situé en Jordanie, où collaborent des chercheurs d’Israël, de Palestine, d’Iran, de Jordanie, d’Égypte, de Turquie, de Chypre et du Pakistan. C’est la preuve que la science peut maintenir un dialogue là où la diplomatie classique échoue.

Très naturellement, dès la fin du XXème siècle, codes informatiques et algorithmes sont devenus un langage universel scientifique. Un langage commun facilite le partage et les dépôts de code à l’échelle mondiale (comme GitHub) qui permettent à des ingénieurs du monde entier de co-construire des outils complexes. En biologie, ce langage commun permet la lutte contre les pandémies : lors de l’apparition de nouveaux virus, le séquençage du génome est partagé instantanément à l’échelle mondiale, permettant à chaque pays de travailler sur les mêmes bases de données pour créer des vaccins.
Ainsi, l’une des illustrations les plus concrètes de la science comme culture universelle est la mobilité et l’interopérabilité des carrières : un chirurgien, un ingénieur en informatique ou un climatologue peut changer de pays et de continent tout en restant immédiatement opérationnel.
Cette compréhension immédiate entre pairs repose sur le partage des mêmes outils technologiques et des mêmes référentiels éthiques. Cette fluidité crée une “classe mondiale” de citoyens de la raison, unis par une mission commune : résoudre les problèmes par l’analyse et l’innovation.
La science agit ici comme un ciment social planétaire. En offrant un but commun — comprendre l’Univers, guérir les maladies, protéger le climat — elle transforme des adversaires potentiels en partenaires de laboratoire.

Ainsi, à chaque fois que vous encouragerez garçons et filles à choisir des études scientifiques ou si vous choisissez d’entamer ou de poursuivre une carrière scientifique, vous saurez que vous participez à la construction du monde, à l’avènement d’une culture « Mundi ».
Sophia Omnes
[1] Voir « Mundi », Éditions Librinova
La douleur, de la religion à la médecine
L’histoire de la douleur illustre combien l’approche rationnelle de la science a permis de soulager l’humanité de souffrances inutiles. Pendant des millénaires, la douleur a été pensée comme une fatalité métaphysique. Aujourd’hui, la médecine traite la douleur non plus comme une épreuve morale, mais comme une équation biologique complexe. Ce passage du sacré au technique est l’une des ruptures les plus fondamentales de l’histoire humaine.
De l’Antiquité jusqu’au seuil de la modernité, la douleur n’était pas un “problème” médical, mais une expérience spirituelle. Dans la tradition judéo-chrétienne, elle était indissociable du péché originel. Le terme lui-même, poena(châtiment), illustre cette imprégnation religieuse : souffrir, c’est payer.
Ainsi, le stoïcisme s’est développé comme une éthique dès 301 av J.-C. L’objectif final n’est pas de se sentir “bien” ou “détendu” (comme nous le cherchons de nos jours), mais d’agir avec vertu, courage, tempérance et justice. Un stoïcien peut choisir de souffrir activement s’il estime que c’est le chemin le plus juste.
Comme le souligne David Le Breton dans son Anthropologie de la douleur (1995) : à cette époque, « La douleur est une épreuve qui forge l’identité ou qui punit la faute, mais elle est rarement une donnée objective dont on peut faire abstraction sans porter atteinte à l’ordre du monde. »
La révolution commence réellement au XVIIe siècle. René Descartes, dans son Traité de l’homme (1664), opère une fracture ontologique : il sépare l’âme du corps. Pour Descartes, si l’on approche un pied du feu, ce ne sont pas des esprits animaux qui réagissent, mais des « filets » (nerfs) qui tirent une cloche dans le cerveau.
En transformant le corps en mécanisme, Descartes offre à la science son premier terrain d’action : si la douleur est un signal physique, alors on peut intervenir sur la mécanique. La souffrance perd son caractère divin pour devenir un dysfonctionnement réparable.
| « La douleur est inévitable, la souffrance est facultative. » Haruki Murakami, écrivain japonais 😉 |
Il faut toutefois attendre le XIXe siècle pour atteindre un point de non-retour. Lorsque William Morton démontre l’efficacité de l’éther en 1846, il ne révolutionne pas seulement la chirurgie ; il défie le dogme. L’usage du chloroforme lors des accouchements, en particulier, suscita une violente opposition religieuse, certains clercs arguant que supprimer la douleur de l’enfantement contrevenait à la volonté divine inscrite dans la Genèse.
Le basculement fut scellé en 1853 par un acte politique fort : la Reine Victoria accepta d’être assistée par le chloroforme pour la naissance du Prince Leopold. Ce geste légitima l’anesthésie et plaça, pour la première fois, le bien-être humain au-dessus de la tradition. L’exemple a certainement trouvé une amplification historique puisque la reine Victoria détenait le titre de Gouverneur suprême de l’Église d’Angleterre.
Au XXe siècle, place à l’exploration du cerveau. En 1965, Melzack et Wall publient leur fameuse théorie du Gate Control (Pain mechanisms: A new theory). Ils démontrent que la douleur n’est pas qu’un signal ascendant, mais un processus modulé par le psychisme et l’environnement. Le “portillon” (gate) neurologique permet enfin de comprendre pourquoi la même lésion produit des ressentis différents selon l’individu.
| « Mon docteur m’a dit : “Cela ne va faire qu’une petite piqûre”. C’est fou comme la notion de “petite” varie énormément entre celui qui tient la seringue et celui qui la reçoit. » Woody Allen, réalisateur, scénariste, écrivain, acteur et humoriste américain. 😉 |
Le cerveau est un modulateur et la science moderne ne se limite plus à agir de l’extérieur sur le corps ; elle a redécouvert la capacité du cerveau à moduler ses propres signaux nociceptifs. L’hypnose clinique, loin des clichés du spectacle, est devenue un outil thérapeutique sérieux dans les hôpitaux. En induisant un état de conscience modifié, elle permet au patient d’activer des mécanismes de “contrôle descendant” (top-down) : le cortex préfrontal et le cortex cingulaire antérieur apprennent à inhiber l’activité de l’amygdale, centre émotionnel de la douleur. Au-delà de l’hypnose utilisée dans les salles d’opération, d’autres approches d’apprentissage d’autocontrôle de la douleur se pratiquent :
- La Méditation de pleine conscience (Mindfulness) : elle apprend au patient à observer la sensation douloureuse sans y adjoindre la composante émotionnelle (souffrance, peur, angoisse), ce qui modifie la signature cérébrale de la douleur.
- Le Biofeedback : Grâce à des capteurs en temps réel, le patient apprend à visualiser son activité physiologique (fréquence cardiaque, tension musculaire) pour exercer une volonté consciente sur son état nerveux, une forme d’auto-régulation technologique.
- Les Thérapies cognitivo-comportementales (TCC) : Elles travaillent sur les pensées automatiques liées à la douleur (“catastrophisation”) qui, paradoxalement, renforcent le signal douloureux via des circuits neuro-hormonaux.

Ainsi, en s’affranchissant de la culpabilité religieuse, la médecine a non seulement réduit la souffrance physique, mais elle a transformé notre rapport à la condition humaine. De la “douleur punition” à la “douleur donnée biologique”, nous sommes passés d’une humanité soumise à une humanité proactive, capable de définir ses propres standards, la douleur est devenue une simple information.
Merci à Phil McCourage