Le savoir, trésor et avenir de l’espèce

5. Le savoir, trésor et avenir de l’espèce

Notre véritable avantage évolutif…

Le savoir constitue l’une des plus grandes richesses de l’humanité. Grâce à l’apprentissage et à la transmission des connaissances, chaque génération peut progresser et construire de nouvelles idées.

L’éducation et la recherche jouent un rôle fondamental pour préparer l’avenir de notre espèce.

Les mythes, un indispensable savoir qui participe à l’identité des peuples

Parmi les savoirs transmis, les mythes qui apportent des réponses à toutes les interrogations fondamentales que nous pose notre conscience. Ces mythes du monde par leur universalité, sont un rappel de l’unité de l’espèce.

S’il fallait illustrer combien nos mythes ont accompagné les Hommes dans leurs migrations et habité leurs veillées nocturnes, laissez-moi vous raconter une histoire qui commence par un simple bruissement de pattes dans la nuit.

Imaginez qu’un jour, au XIXe siècle, un archéologue explore une tombe poussiéreuse en Égypte. À côté du sarcophage, sculpté dans la pierre, un chacal noir monte la garde : c’est Anubis. Des décennies plus tard, à des milliers de kilomètres de là, un autre chercheur pénètre dans une sépulture zapotèque, au cœur des jungles du Mexique. Dans la pénombre, il découvre une statuette en argile représentant un chien sans poils, un Xoloitzcuintle.

Comment deux civilisations séparées par un océan et des millénaires ont-elles pu confier exactement la même mission au même animal : guider l’âme des morts dans l’au-delà ? Voici un premier mythe partagé depuis l’Égypte jusqu’à l’Amérique du Sud, celui du passeur à quatre pattes.

L’association du chien avec le royaume des morts est ce que les chercheurs appellent un motif psychopompe (le conducteur des âmes). L’explication concrète est souvent liée à l’observation de la nature : les canidés sauvages rôdaient près des cimetières à la nuit tombée, à la frontière entre le monde des vivants et celui des décombres.

Au fil des migrations et de l’évolution des cultures, ce gardien a pris plusieurs visages :

  • En Égypte : Anubis, le dieu à tête de chacal, n’est pas seulement le gardien ; il pèse le cœur des défunts.
  • En Grèce et dans le monde Indo-Européen : Le chien se dédouble ou se triple. C’est Cerbère, le molosse à trois têtes qui garde la porte des Enfers grecs, ou Garm dans la mythologie nordique.
  •  En Inde védique, le dieu des morts Yama possède deux chiens à quatre yeux qui surveillent le chemin des âmes.
  • En Mésoamérique et Amérique du Sud : Chez les Mayas et les Aztèques, le voyage vers le Mictlan (l’inframonde) est long et dangereux. L’âme doit traverser un fleuve de sang et de boue étouffant. C’est là qu’intervient le Xoloitzcuintle, le chien sacré. Le défunt doit monter sur son dos pour traverser le courant. Sans lui, l’âme reste errante pour l’éternité. On attribue au Viringo, le chien nu des Incas, des qualités sacrées proches notamment comme protecteur vivant et guérisseur.

On utilise le terme « psychopompe » (qui vient du grec ancien psukhê, l’âme, et pompós, le conducteur / le guide) pour désigner un être, une divinité ou un animal chargé d’escorter les âmes des morts vers l’au-delà.

Il semble que le chien s’est vu attribuer ce rôle de manière quasi universelle à travers l’histoire humaine pour plusieurs raisons très concrètes :

  1. L’observation biologique et comportementale
  • Dans l’Antiquité et la Préhistoire, les canidés (chiens, loups, chacals) rôdaient souvent à la périphérie des campements et des premiers cimetières.
  • L’animal de la frontière : Le chien vit aux côtés de l’homme, mais il reste connecté à sa nature sauvage. Il incarne naturellement la frontière entre le monde civilisé (les vivants) et la nature indomptée (le monde des esprits).
  • Les sens hyperdéveloppés : Capable de voir dans le noir, d’entendre des bruits imperceptibles et de suivre des pistes invisibles à l’odorat, le chien a rapidement été perçu comme un animal capable de percevoir les esprits et de se repérer dans les ténèbres de l’inframonde.
  1. Le prolongement de son rôle chez les vivants

Dans la vie quotidienne, le chien est le gardien de la maison, le protecteur du troupeau et le guide du chasseur. Les anciens ont tout simplement transposé ces qualités dans leur mythologie : si le chien sait guider l’homme dans les forêts denses durant sa vie, il est le plus qualifié pour lui faire traverser les ponts suspendus, les fleuves de boue et les tunnels obscurs de l’après-mort. Il passe alors du statut de gardien de la maison à celui de gardien des portes de l’au-delà (pour empêcher les vivants d’entrer et les morts de s’enfuir).

Nous ne sommes pas des civilisations isolées ; nous sommes les branches d’un seul et même arbre de récits.

Prenons l’exemple du serpent, sans doute l’animal le plus paradoxal de la mythologie mondiale. Rampant à même le sol tout en s’élevant parfois vers la cime des arbres, il s’infiltre dans les failles de la Terre pour en ressortir métamorphosé après avoir changé de peau. Il n’en fallait pas plus pour que nos ancêtres en fassent le gardien ultime des secrets de l’univers, de la vie, de la mort… et de la connaissance. Laissez-moi vous raconter une histoire qui commence par un bruissement d’écailles dans les herbes hautes, liant trois continents à travers une seule et même idée : le serpent sait ce que les hommes ignorent.

  1. Mythe de la Grèce antique : Les secrets de la nature

Imaginez un prince de Troie nommé Melampous. Alors qu’il est encore un jeune enfant, il trouve près de sa demeure un serpent mort. Pris de pitié, au lieu de jeter la carcasse aux vautours, il décide de lui offrir des funérailles rituelles et recueille ses petits orphelins. Un après-midi, alors qu’il dort profondément sous un chêne, les jeunes serpents s’approchent de lui. Par gratitude, ils se mettent à lui lécher doucement les oreilles. À son réveil, Melampous sursaute. Le monde a changé. Il n’entend plus seulement le vent dans les branches, mais il comprend la langue des oiseaux qui volent au-dessus de lui, les confidences des fourmis à ses pieds et les secrets des animaux de la forêt. Le serpent, en touchant ses oreilles, lui a transmis la connaissance totale des lois cachées de la nature et le don de prophétie.

Dans le monde gréco-romain (et plus tard scandinave avec le mythe de Sigurd mangeant le cœur du dragon), le serpent possède une sagesse biologique et terrestre. Il est aussi l’emblème d’Asclépios (le dieu de la médecine), car sa capacité à muer symbolise la régénération et la connaissance des remèdes médicinaux. Ainsi, en Europe, les professions médicales ont adopté le caducée pour représenter leur profession.

  1. Le fruit défendu et l’arbre de l’immortalité (De la Mésopotamie à la Genèse)

Faisons un bond de quelques siècles en arrière et déplaçons-nous en Mésopotamie, sur les rives de l’Euphrate. Un roi légendaire nommé Gilgamesh vient de traverser le monde des morts pour obtenir la plante de jouvence éternelle. Épuisé mais triomphant, il s’arrête près d’une oasis d’eau fraîche pour se baigner. Alors qu’il se délasse, l’irréparable se produit : un serpent aquatique, attiré par l’odeur sucrée de la plante, glisse hors des roseaux, s’en empare et la dévore. Aussitôt, le reptile rejette sa vieille peau usée et retrouve une jeunesse éclatante, laissant Gilgamesh pleurer sa condition de mortel.

Ce récit résonne de manière spectaculaire avec celui de la Genèse dans la tradition biblique. Dans le jardin d’Éden, le serpent se tient au cœur de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Le serpent ne force pas Ève ; il utilise le langage, la rhétorique et l’argumentation intellectuelle : “Vous ne mourrez point ; mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront…”  En croquant le fruit, l’humanité accède à la conscience d’elle-même (la connaissance de sa nudité et de sa propre mortalité). Le serpent y gagne le statut universel de tentateur initiatique, celui qui pousse l’humain hors de l’ignorance dorée.

  1. Le savoir venu du ciel : Le serpent à plumes (Mésoamérique)

Traversons l’océan Atlantique pour rejoindre les cités de pierre du Mexique précolombien. Pour les Mayas et les Aztèques, le serpent n’est ni un démon, ni un simple reptile glissant : il est Kukulkan ou Quetzalcoatl, le “Serpent à Plumes”.

Imaginez les prêtres aztèques scrutant le ciel nocturne depuis le sommet de leurs pyramides. Pour eux, le Serpent à Plumes est l’équivalent de la planète Vénus. L’anecdote cosmogonique raconte que Quetzalcoatl est descendu sur Terre pour apporter aux humains tout ce qui fait leur civilisation.

Ce n’est pas une créature de destruction, mais le dieu de l’écriture, des livres, du calendrier et des arts. C’est lui qui a volé les premiers grains de maïs cachés dans la “Montagne de la Subsistance” pour les donner aux hommes afin qu’ils ne meurent plus de faim. Il représente l’union parfaite entre la Terre (le serpent qui rampe) et le Ciel (les plumes de l’oiseau Quetzal), soit l’incarnation même de l’équilibre et de la connaissance suprême.

Ce sont les Mayas qui ont matérialisé de façon spectaculaire et éphémère la descente du serpent le long de l’arrête Nord-Ouest de la pyramide de Chichén Itzà (Mexique) lors des équinoxes ; le soleil couchant permet de créer l’illusion d’un serpent descendant le long de la balustrade de pierre pour rejoindre sa tête sculptée à sa base. Ainsi, à l’équinoxe de printemps, autour du 21 mars, Kukulkan lance la saison des semailles, notamment celle du maïs ; l’équinoxe d’automne, autour du 21 septembre annonce les récoltes et la venue de la saison sèche.

Que retenir de cette filiation ?

Qu’il soit un profanateur de secrets en Mésopotamie, un professeur d’écriture chez les Aztèques ou un traducteur de la nature en Grèce, le serpent incarne toujours le point de bascule. Il est celui qui fait passer l’être humain de l’état d’innocence sauvage à celui de créature consciente, responsable et civilisée… parfois au prix de la perte de sa tranquillité d’esprit.

Après le chien ou le serpent, la vache mérite une bonne place sur le podium des animaux mythiques car elle représente un archétype de la terre nourricière pour une grande partie de l’humanité.

Depuis sa domestication au Néolithique, la vache accompagne l’humanité, marquant l’histoire non seulement comme un pilier de la survie, mais aussi comme une figure centrale de l’imaginaire collectif. Sa présence dans les récits mythologiques illustre une symbolique riche, associée à la fertilité, à la Terre nourricière et au sacré.

Dans de nombreuses cultures africaines, le bétail dépasse la valeur économique pour devenir le cœur de l’organisation sociale. La vache est parfois le vecteur d’une sagesse divine et un symbole de connexion entre le monde humain et le divin. Le bétail y est le ciment des lignées et le garant de la pérennité sociale.

Dans l’Égypte antique, la vache est une figure divine majeure, incarnée par la déesse Hathor. Représentée avec des traits bovins, elle est la « Mère céleste », symbole de fertilité et de renouveau. Elle est intimement liée au cycle solaire, étant celle qui donne naissance au soleil et dont le lait nourrit la création.

Impossible de ne pas évoquer l’Inde qui offre sans doute l’exemple le plus abouti de la sacralisation du bovin. Dans la mythologie hindoue, la vache, incarnée par Kāmadhenu (la « vache d’abondance »), est vénérée comme une source de bienveillance infinie. Considérée comme une miniature de l’univers, elle est le symbole de la Terre, de la pureté et de la prospérité, occupant une place centrale dans les rituels et la vie sociale.

En Europe, dans le monde gréco-romain, le bœuf et la vache étaient étroitement liés aux dieux, servant souvent d’animaux de sacrifice. Cette sacralité a évolué dans la tradition chrétienne, où le bœuf devient une figure familière et protectrice, présente lors de la naissance du Christ. Le symbolisme de la “Terre nourricière” y reste profondément ancré, imprégnant la culture à travers les cycles d’abondance.

En Chine et au Japon, la symbolique bovine se distingue des traditions centrées sur l’abondance lactée pour souligner la maîtrise spirituelle et la fonction sociale. La filiation des mythes est en effet moins nette car dans le bouddhisme Zen, le bœuf est une figure récurrente, symbolisant la force brute de l’esprit qu’il faut apprivoiser par la pratique pour atteindre l’illumination.

Au Japon, le dieu de l’éducation, Tenjin, est étroitement associé au bœuf, considéré comme un animal de bon augure pour l’apprentissage.

En Asie du Sud-Est, le buffle d’eau, figure cousine de la vache, est le garant indispensable de la survie agricole. Il est considéré comme un partenaire de vie, un médiateur entre le monde des vivants et celui des ancêtres, et fait l’objet de rituels animistes profonds.

Qu’en est-il du continent américain ?

Bien que les bovins soient absents de l’Amérique précolombienne avant la période coloniale, les civilisations andines et mésoaméricaines ont développé des systèmes symboliques équivalents, où l’animal occupe la fonction de médiateur sacré entre l’homme, la terre et le cosmos.

Dans les hautes terres andines, le lama occupait une place sociale et mythologique miroir de celle de la vache en Eurasie : animal pilier de la survie, il fournissait laine, viande et force de transport, devenant le garant de la pérennité communautaire.

La sacralité du lama s’étendait jusqu’au ciel : une constellation appelée le “Lama céleste” était observée dans la Voie lactée pour prédire et réguler le cycle des pluies, liant ainsi directement l’animal à la fertilité agricole.

En Mésoamérique, en l’absence de bovidés, ce sont des figures comme le Serpent à plumes (Kukulcán/Quetzalcóatl) qui ont endossé les fonctions de puissance fécondante et de lien avec le divin. Le Serpent à plumes, par sa descente lors des équinoxes, “féconde” la terre, marquant le lancement des semailles et assurant le renouveau de la vie, une fonction similaire à celle de la vache nourricière en Égypte ou en Inde. Le Jaguar, figure centrale de la force sauvage, complétait cet imaginaire en incarnant la puissance brute de la terre, agissant comme un protecteur des cycles naturels.

Ainsi les mêmes mythes ont été représentés par des animaux locaux pour ancrer le message sur terre ; ainsi, l’Ancien Testament de La Bible par exemple, ne mentionne pas de singes puisqu’ils n’existaient pas au Moyen Orient. En revanche Hanuman, le dieu singe de la mythologie hindoue ou Sun Wukong de la mythologie chinoise sont des divinités majeures.

N’oublions pas aussi le trio japonais des « trois singes de la sagesse ».

À l’origine, ces figures incarnaient une ascèse bouddhiste et taoïste : le refus de laisser le mal imprégner l’esprit par le truchement de la vision, de l’ouïe et de la parole. Cette discipline de retrait visait à préserver l’intégrité intérieure face aux tourments du monde. Si, par le passé, le retrait sensoriel était une réponse à la violence, notre époque privilégie désormais des structures sociales et juridiques complexes pour tenter de réduire l’ agressivité inhérente à nos sociétés. En accompagnant cette transition, de l’évitement symbolique du mal à la prise en charge concrète et scientifique des comportements inappropriés, à nous de trouver les nouveaux fondements d’une croyance à des valeurs universelles « Mundi ».

Merci à Justin Case

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